Toutes les Vérités > Entreprendre au féminin : portrait des créatrices d’entreprises

Entreprendre au féminin : portrait des créatrices d’entreprises

Publiée le 08/03/2014 |
9151 | 1

Restez informé !

Recevez quotidiennement
les nouvelles actualités
par e-mail.

Photo de la Vérité
Aujourd’hui, les femmes ne représentent que 30% des entrepreneurs en France. En cause : problèmes de financement et blocages psychologiques.
Professeure à l’ESSEC (Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales) et directrice du programme « Entreprendre au Féminin », Viviane de Beaufort accompagne chaque jour des femmes dans leur projet de création d’entreprise. Elle revient sur le profil et la place des entrepreneures.
 
Quelle est la place des femmes dans l’entrepreneuriat ?
 
Le chiffre clef qui est avancé de manière systématique et depuis plusieurs années oscille entre 28 et 30% : il représente la part des femmes chez les entrepreneurs français. C’est peu parce que cela veut dire que 70% des entreprises sont créées par des hommes. C’est peu aussi parce que, aux Etats-Unis, cette part s’élève à 48%. Mais, toute proportion gardée, on est plutôt au-dessus de la moyenne en Europe, qui est de 28%.
 
Un deuxième critère qui est au moins aussi révélateur, c’est celui de la pérennité des entreprises. A taux de création égal, les entreprises des femmes sont moins pérennes à trois ans : depuis des années, leur « taux de déchets » est systématiquement supérieur à celui des hommes. D’autre part, parmi les entreprises créées par les femmes, la part de celles qui se développent est de l’ordre de 10%.
 
Pourtant, des études ont démontré qu’en ce qui concerne l’envie de créer une entreprise, les hommes et les femmes sont parfaitement égaux. Il y a donc une énorme perte en amont.
 
Pourquoi les femmes créent-elles moins d’entreprises ou les développent-elles moins ?
 
Il y a deux types d’explications. La première est que les femmes commencent avec peu, voire très peu d’argent : la moyenne de leur investissement de départ est de 4 000 euros en France et en Europe, contre presque le double pour les hommes. Or, toutes les études ont démontré qu’un plus gros financement est gage de pérennité. Elles ont moins de patrimoine, donc moins d’argent à investir. Elles empruntent également moins aux banques parce qu’elles ont une relation ambivalente au risque de financement.
 
L’argument selon lequel le milieu bancaire voit d’un mauvais œil les créatrices d’entreprises n’est plus valable. J’ai fait des interviews auprès des banques qui démontrent même l’inverse : à dossier égal, les banquiers auraient tendance à privilégier les femmes, justement parce qu’elles auraient cette aversion du risque. Leur dossier sera plus prudent, mieux ficelé et, dans un contexte de crise où les banques font très attention, ça génèrera plutôt une discrimination positive. D’ailleurs, dans une autre étude, on avait réalisé que les femmes entrepreneures, après trois ans, avaient de meilleures relations avec leur banquier que les hommes. Mais les créatrices d’entreprises ont un problème dans leur relation au financement, un problème d’éducation je pense. Cette mentalité disparaît complètement avec la génération Y.
 
La deuxième explication qui fait que les femmes créent ou développent moins leurs entreprises est le manque de confiance. De la même manière que pour le financement, elles veulent toujours surperformer, être parfaites et, donc, elles ne se lancent jamais. On ne peut pas créer une entreprise sans prendre de risques. Encore une fois, elles se sentent « imposteurs » dans un milieu masculin, ce qui explique ce souci du détail. Or, dans l’entrepreneurship, ce perfectionnisme est mortifère.
 
Ce manque de confiance disparaît également avec la génération Y – chez les garçons comme chez les filles. Ils essaient et, si ça ne marche pas, tant pis. Ils recommenceront. Ils travaillent en équipes mixtes, prennent plus de risques, utilisent leur réseau. Les filles sont décomplexées : elles osent. Et elles ne se sentent pas en échec quand elles ratent : elles disent qu’elles ont tenté.
 
Quels types d’entreprises créent les femmes ?
 
Les secteurs que choisissent les femmes correspondent souvent aux clichés : la tendance les pousse vers les entreprises de service, dans l’aide à la personne, l’éducation. On n’est pas dans du lourd, dans de l’industrie ou dans les high tech.
 
Il y a plusieurs raisons à cette tendance. D’abord, encore une fois, elles ont moins d’argent, donc investissent moins. Mais aussi, les personnes ont tendance à créer des entreprises dans les secteurs qu’elles connaissent et dont elles sont issues en termes d'éducation. On retrouve les conséquences de la discrimination dans les formations : ce n’est plus le plafond de verre, mais les « silos de verre ». Il faut donc continuer à encourager les filles à aller vers les filières qu’elles pensent fermées car masculines (sciences, ingénierie, etc.).
 
Les femmes créent aussi des TPE (Très Petites Entreprises), qui, éventuellement, se transforment en PME (Petites et Moyennes Entreprises) quand ça se passe bien, au bout de trois ans. Mais elles créent très rarement des ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire). Elles créent petit : elles créent leur emploi voire celui d’une ou deux autres personnes. Elles ont du mal à sauter le pas. On retrouve encore une fois le complexe de l’imposteur : elles savent se gérer elles-mêmes mais, quand il s’agit de manager, d’avoir des clients et des fournisseurs, elles doutent.
 
Quelles sont les motivations des femmes entrepreneures ?
 
En dehors des raisons par défaut (générées par la crise économique : les personnes qui perdent leur emploi se disent qu’elles vont rebondir en créant leur entreprise), les motivations des femmes sont très positives : elles parlent du désir d’autonomie, de faire quelque chose par elles-mêmes, de l’envie d’articuler les temps de leur vie… Et ce sont des raisons purement féminines ! Chez les hommes, les principaux moteurs sont la réussite, l’ambition et l’argent.
 
Elles ont une manière complètement différente d’envisager leur projet : elles veulent donner du sens à leur entreprise mais en vivre n’est pas le but en soi. Elles rejoignent les jeunes de la génération Y qui sont également en quête de sens. Les entrepreneurs de leur génération créent des entreprises parce qu’ils n’aiment pas le système actuel : ils n’aiment pas les grandes boîtes, ils n’aiment pas leur hiérarchie, ils ont envie d’être mobiles… Ils ont conscience que le système est à bout de souffle et ils voient bien que la crise qui plombe la France n’est pas la même au Brésil ou en Inde. Ils ne sont pas accablés comme la génération précédente : ils font ce dont ils ont envie, ils prennent le risque.
 
Ce sont sûrement eux qui vont sauver le système, parce qu’ils proposent de vraies alternatives. En ce sens, les femmes devraient faire plus de liens avec les jeunes : en se donnant la main, ils pourraient vraiment bousculer le système.
 
Vous organisez des formations pour soutenir l’entrepreneuriat féminin : comment encouragez-vous les femmes à créer leur entreprise ?
 
Il faut absolument aider les femmes porteuses de projet à se défaire de ce terrible poids qu’est le manque de confiance. Et il faut supprimer tous ces freins moteurs dus à l’éducation. Pour les femmes de la génération Y, je ne m’en fais pas. Mais il faut rattraper les femmes qui ont entre 35 et 55 ans et qui sont des créatrices potentielles. En général, elles ont de beaux parcours, de beaux diplômes et de beaux réseaux : il faut les aider, les accompagner pour qu’elles réussissent.
 
Evidemment, dans les formations, il y a les « fondamentaux » : comment faire un business plan, analyser les chiffres, etc. Mais il y a aussi un coaching collectif, de réflexion, pour travailler sur leurs réflexes et leur comportement. A l’ESSEC, il y a des filières d’entrepreneuriat pour les filles mais je m’adresse aussi aux femmes adultes qui sont déjà dans le monde du travail.

C’est un programme en part time avec une grosse partie en ligne : elles n’ont pas besoin de tous les enseignements parce qu’elles sont déjà compétentes dans leur domaine. Le but, c’est de leur permettre de monter à un niveau n+1. Ensuite, on organise des ateliers qui ont une approche très pratique : on travaille directement sur leur projet d’entreprise. Et, comme elles sont ensemble, elles peuvent échanger et enrichir leurs projets : c’est la force du réseau et de l’échange.
 
Y a-t-il des initiatives mises en place en France pour aider les femmes entrepreneures ?
 
Franchement, je ne vois pas un seul autre pays où il y a autant d’aide, a fortiori avec nos ministres : Fleur Pellerin et les nouvelles technologies, Najat Vallaud-Belkacem et ses projets pour l’égalité. L’objectif est de monter à 40% de femmes entrepreneures d’ici 2017. Bien sûr, on ne peut pas parler de quotas, mais l’objectif est de mobiliser, de rendre accessibles les informations.
 
Un guichet unique a été mis en ligne sur Internet, « Entrepreneuriat au féminin » pour avoir accès à toutes les informations en une seule fois et pour donner plus de visibilité aux entrepreneures. Le rôle des modèles est un élément très important, il permet aux femmes de se projeter dans des modèles de réussite. Donc c’est bien de mettre en avant des femmes comme Eva Escandon, dirigeante d’une chaudronnerie de 80 employés à Dunkerque, plutôt que, par exemple, Anne Lauvergeon, qui est une femme remarquable mais à laquelle il est justement difficile de se comparer. Le but est de donner pour modèles des gens normaux qui ont réussi, avec des prix par exemple (Le prix jeune entrepreneur La Tribune, le prix de l’Entrepreneure responsable, les tremplins entreprises du Sénat, etc.). Toutes les initiatives sont bonnes.
 
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

Photo du Vériteur

DE BEAUFORT Viviane

Professeure à l'ESSEC, Centre de recherches CEDE-www.cede-essec.fr) - Fondatrice des programmes Women ESSEC
X

Partagez ma Vérité sur :

Restez informé :