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Education prioritaire : une réforme nécessaire mais pas suffisante

Thème : Société, Education
Publiée le 21/11/2014 |
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Si la refonte de la carte de l’éducation prioritaire est nécessaire, son périmètre reste insuffisant par rapport à l’augmentation des besoins dans ce domaine.
Suite à la réforme de janvier, les différents rectorats communiquent les nouvelles cartes du Réseau Education Prioritaire (REP). Dans de nombreuses académies, comme Paris, Bordeaux ou Dijon, professeurs et parents d’élèves manifestent pour ne pas voir leur établissement sortir du réseau.
 
Professeur de Lettres Modernes, Bruno Mer est secrétaire national du SNES (Syndicat National des Enseignements du Second degré). Il explique le fonctionnement de l’éducation prioritaire et l’augmentation des besoins en la matière.
 
En quoi consiste la refonte de la carte de l’éducation prioritaire ?
 
La refonte de cette carte doit permettre de remettre à un jour une éducation prioritaire qui n’a pas été renouvelée dans de bonnes conditions depuis 1999. Il s’agit de renouer avec des principes d’ambitions pour tous sans créer des écoles « à part ». La réforme engagée le 15 janvier a pour but de distinguer les écoles et collèges qui nécessitent des besoins plus ou moins importants.
 
Elle a instauré le principe d’une carte à deux cercles :
  • 350 établissements qui concentrent les difficultés les plus importantes, comme les quartiers Nord de Marseille, Vénissieux et d’autres quartiers très ghettoïsés, qui deviennent les REP+ (réseaux d’éducation prioritaire renforcés) ;
  • 782 réseaux où les difficultés scolaires et sociales sont moins aigües mais auxquels il faut également apporter de l’aide pour la réussite des élèves, les REP (réseau d’éducation prioritaire).
 
La carte annoncée concerne 1082 écoles et collèges, contre 1100 en 2005 : il y a donc une marge de 18 établissements. Certains ont disparu ou fusionné, ce qui explique en partie cette différence. De nouveaux territoires sont également pris en compte dans l’éducation prioritaire, comme Mayotte ou la Guyane, qui passe de trois à 18 établissements – ce sont des territoires qui ont de gros besoins. Le périmètre reste donc le même alors qu’il doit s’appliquer sur un espace élargi.
 
La France est le pays où le parcours scolaire est le plus marqué par l’origine sociale et l’OCDE l’a appelée à augmenter considérablement l’investissement sur l’éducation prioritaire : on a une obligation de faire réussir les élèves, où qu’ils soient. Aujourd’hui, on ne peut pas rester dans un périmètre constant, d’autant plus que le contexte s’est encore dégradé depuis 2005 – crise économique, chômage, conséquences sociales alourdies... L’UNICEF a montré que le taux de pauvreté est passé en France de 15,6% à 18,6% entre 2008 et 2012 : 440 000 enfants de plus sont ainsi tombés sous le seuil de pauvreté. Par ailleurs, les familles les plus démunies sont de plus en plus souvent repoussées vers les zones rurales, qui ne sont pas du tout prises en compte aujourd’hui. Il faudrait y réfléchir de manière plus approfondie : l’éducation prioritaire ne peut pas être une politique strictement urbaine, elle doit répondre à tous les facteurs de difficultés scolaires.
 
Quels sont les moyens spécifiques attribués aux REP et aux REP+ ?
 
En tout, 14 mesures s’appliquent aux établissements classés en éducation prioritaires. La plus importante est celle d’accorder du temps au personnel, via une pondération qui réduit leurs obligations d’enseignement devant les élèves, pour travailler ensemble dans les établissements. Dans les réseaux d’éducation prioritaire, la cohésion est absolument nécessaire pour conduire une réflexion d’équipe interdisciplinaire, inter-degrés et interclasse et faire entrer les élèves dans les apprentissages. Il y a également une reconnaissance indemnitaire pour le personnel, avec une prime particulière doublée en REP+ et majorée de 50% en REP – mais on sait que ce ne sont jamais ces mesures indemnitaires qui suscitent le volontariat dans ces secteurs.
 
La question de la réduction de la taille des classes est difficile : pendant longtemps, certains ont nié son effet. Aujourd’hui, les études montrent qu’elle est une condition nécessaire à la réussite scolaire, mais pas suffisante. Le plus souvent, elle dépend de la politique départementale ou académique et nous craignons que le Ministère ne prenne pas de mesures en ce sens. Aujourd’hui, il y a en moyenne deux élèves de moins par classe en REP que la moyenne nationale. Mais ça ne veut pas dire grand-chose : 53,6% des classes comprennent 25 à 29 élèves, 9,3% entre 30 et 34. J’ai moi-même enseigné dans un collège qui concentrait toutes les difficultés ; je me souviens d’une classe de 26 élèves de sixièmes et c’était très compliqué. On ne peut pas vraiment fixer de seuil aujourd’hui, les études de Valdenaire et Picketty, par exemple, montre qu’une forte réduction des effectifs en éducation prioritaire (à moins de 20) permet une augmentation importante de la réussite des élèves.
 
Sur quels critères seront sélectionnés les établissements classés REP ?
 
Il s’agit essentiellement de critères sociaux, en lien avec la politique de la ville – sans pour autant que les deux cartes se superposent. Mais, comme tout indicateur, ils ont des biais. L’enjeu est d’enrichir le dessin qu’on se fait d’un établissement avec d’autres données, d’échapper aux chiffres, pour cerner au plus près chaque établissement.
 
Par exemple, on se base sur le taux d’enfants boursiers, mais on sait que les familles les plus démunies ne sont pas celles qui demandent nécessairement une bourse et que les chiffres fluctuent énormément d’une année sur l’autre, donc ce critère ne suffit pas. Le critère du taux de CSP (catégories socio-professionnelles) défavorisées a lui aussi ses limites puisqu’il est évalué sur déclaration. Même si ce sont des indices, ces critères ne suffisent pas pour rendre compte de la réalité sociale.
 
De même, il faut être extrêmement prudent sur le critère du taux de retard à l’entrée en sixième. En effet, des réseaux mènent depuis longtemps une politique volontariste de réduction des redoublements. Ils sont allés dans un sens qu’ils jugeaient positif mais qui risque d’avoir pour effet de les déclasser.
 
Enfin, on prend en compte les élèves qui vivent dans des ZUS (zones urbaines sensibles) – c’est le critère qui fait converger les problématiques scolaire et urbaine. Or, si la carte de l’éducation prioritaire reste à périmètre constant, celle de la politique de la ville a subi des coupes faramineuses : elle passe de 2493 à environ 1300 quartiers dits prioritaires.
 
L’éducation prioritaire concerne-t-elle aussi les lycées ?
 
La réforme de l’éducation prioritaire ne concerne de fait aujourd’hui que les écoles et les collèges. Il faudrait mener une vraie réflexion sur les lycées : ils ont des difficultés très importantes, notamment ceux qui reçoivent, en totalité ou en partie, des élèves issus de l’éducation prioritaire. Le Ministère est en train de réfléchir à une carte les concernant mais il ne veut pas traiter cette question en même temps que celles des écoles et des collèges. C’est une position représentative d’une conception qui oppose deux blocs : l’école et le collège d’un côté et le lycée et les études supérieures de l’autre. Or, il est absolument nécessaire de mieux développer la liaison entre le collège et le lycée.
 
En janvier 2010, l’ancien gouvernement avait donné un bilan des RAR (Réseaux Ambition Réussite) qui visait à montrer que l’éducation prioritaire avait été opérante. L’une de leurs données montrait une forte augmentation de l’orientation des élèves des zones d’éducation prioritaire vers une seconde générale ou technologique. Mais ils ne disaient pas ce que devenaient ces élèves. Or, l’orientation post-seconde s’effondrait : à ne pas donner en amont les moyens de préparer les élèves à des poursuites d’études et à ne permettre aux lycées de les accueillir et les accompagner dans de bonnes conditions, on les mettait en difficulté – au risque de favoriser le décrochage. Aujourd’hui, il est absolument nécessaire que les lycées qui en ont besoin reçoivent des moyens spécifiques et qu’une vraie liaison soit assurée entre la troisième et la seconde.
 
Quelles sont les craintes des parents d’élèves et des professeurs qui manifestent pour ne pas voir leur établissement déclassé du réseau d’éducation prioritaire ?
 
Ils ont peur de ne plus être reconnus en éducation prioritaire dans les moyens d’enseignement, de vie scolaire, dans les taux d’encadrement et les conditions d’exercice. On peut les comprendre. Dans le cadre précédent, on passait « de tout à rien », mais on a soutenu une politique prioritaire progressive, pour ne pas conduire à des effets de seuil. Le Ministère devrait mettre en place des mesures de sauvegarde et des dotations progressives pour permettre aux établissements de sortir du REP sur une durée de trois ans.
 
Dans les années 1990, on disait que le classement en ZEP (ancêtre des REP) risquait de stigmatiser certains quartiers. Nicolas Sarkozy avait dénoncé cette stigmatisation – qui n’existait que dans les discours et n’a jamais été prouvée – et avait appelé au dépôt de bilan des ZEP. Aujourd’hui, des familles craignent un effet inverse, avec le déclassement de leurs établissements !
 
Elles ont peur que l’établissement ait moins de moyens de répondre à la situation de leurs enfants, qu’il soit moins en situation de les faire réussir et que cela conduise les plus aisés à déménager et les autres à contourner la carte scolaire ou à recourir au privé. Or, la politique conduite depuis 2007 sur la carte scolaire a eu des effets délétères en termes de ghettoïsation. Si on avait des effets de cet ordre, les établissements concernés risqueraient de retomber dans leur situation initiale. C’est aussi la raison pour laquelle l’éducation prioritaire doit se concevoir en cercles concentriques, pour qu’il n’y ait pas d’effet de seuil entre les établissements.
 
Le classement en REP est donc vu comme quelque chose de positif par ces parents. L’image de ces zones change-t-elle également pour les professeurs ?
 
Les représentations sont encore lourdes. J’ai régulièrement parlé à des collègues qui étaient nommés dans ces quartiers qui avaient très peur. Pourtant, on est loin de l’image véhiculée par les médias et, en tant qu’enseignant, j’ai passé de très belles années en éducation prioritaire, enrichissantes, utiles et réconfortantes. Ce n’est pas la prime qui motive le volontariat des professeurs, mais le sentiment de travailler en cohérence et de pouvoir faire la différence en faisant réussir ces élèves.
 
Il faut susciter le volontariat et favoriser la stabilisation. L’établissement très défavorisé où j’exerçais avait noué des relations étroites avec l’IUFM de Rennes. On y présentait l’établissement, les collègues intéressés venaient passer une semaine au collège et ils se rendaient compte qu’on était loin de leurs représentations. Ce sont bien des élèves et on peut travailler avec eux. Il faut qu’on arrête de présenter les quartiers de banlieue comme des lieux où règne la violence. La violence existe partout.
 
Quelles sont les demandes du SNES ?
 
Il y a d’abord plusieurs choses que nous avons demandées et obtenues : pendant longtemps, il a notamment été question d’une disparition pure et simple de l’éducation prioritaire et nous avons participé à ce qu’elle n’arrive pas. Maintenant, l’éducation prioritaire ne peut et ne doit pas être une école à part avec des règles à part, mais une école où on a les même objectifs pédagogiques et où on donne les moyens aux équipes de travailler ensemble.
 
La situation économique et sociale s’est encore dégradée et a mis à mal beaucoup de quartiers. Cela justifie qu’on n’en reste pas à un périmètre qui, en plus d’être inférieur à celui de 2005, a introduit de nouveaux espaces : la carte devrait aller au-delà de 1100 établissements. Il faudrait également mener une vraie réflexion sur les lycées et sur le passage du collège au lycée.
 
Comme développé plus haut, les critères de sélection des établissements posent aussi problèmes parce qu’ils ont des biais mais tous les critères sont susceptibles d’en avoir. Par exemple, les taux de réussite au brevet des collèges sont soumis à de très fortes variations du contrôle continu et des épreuves terminales. Il est donc compliqué de prendre ces éléments en compte, d’autant que certains établissements augmentent leur réussite parce qu’ils sont en REP : les déclasser risquerait de les renvoyer dans une zone de non-réussite. Si on devait affiner, il serait intéressant de prendre certaines données de l’Insee comme le taux de chômage, les familles monoparentales, les taux de RSA… Cela ne donnerait pas une image parfaite d’un territoire, mais permettrait de mieux le cerner.
 
La conclusion serait dans l’absolue nécessité de la transparence et de la concertation pour la sélection des établissements. Aujourd’hui, il existe de nombreuses instances de concertation qui nous permettent de faire valoir des éléments supplémentaires sur les caractéristiques spécifiques d’un territoire. Mais certains rectorats ne jouent pas le jeu, voire refusent de nous donner les informations envoyées par le Ministère : c’est regrettable, d’autant plus que cette absence de transparence donne au personnel l’impression d’un arbitraire insupportable. Les concertations doivent être un lieu d’échange, non de confrontation.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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SNES-FSU

Syndicat National des Enseignants du Second degré
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