Toutes les Vérités > Tunisie : « L’acquis de la révolution, c’est la liberté d’expression »

Tunisie : « L’acquis de la révolution, c’est la liberté d’expression »

Publiée le 07/05/2014 |
8181 | Réagir
Révélée par CHAKCHOUK Moez |
Soutenir

Restez informé !

Recevez quotidiennement
les nouvelles actualités
par e-mail.

Photo de la Vérité
Trois ans après la révolution, comment se porte la liberté d’expression en Tunisie ? Comment Internet influe sur la gouvernance du pays ?
Entretien avec Moez Chakchouk, directeur de l’Agence Tunisienne de l’Internet.
 
La Tunisie construit sa démocratie sur les acquis d’une révolution propulsée par Internet. Moez Chakchouk est directeur de l’Agence Tunisienne de l’Internet (ATI) depuis 2011. Principal outil de censure sous Ben Ali, l’agence défend désormais la liberté d’expression et la neutralité du net.
 
A l’UNESCO pour la Journée internationale de la liberté de la presse, Moez Chakchouk était invité à s’exprimer sur le rapport entre la gouvernance et la liberté d’expression des médias. Il fait le point sur ces nouveaux acquis de la démocratie tunisienne : la liberté d’expression et la transparence.
 
Aujourd’hui, quel lien pouvez-vous faire entre la gouvernance de la Tunisie et la liberté des médias ?
 
La Tunisie d’après la révolution vit une période de transition très importante. On revoit notre système de gouvernance : on a une Constitution depuis peu et des réformes sont en cours. Beaucoup poussent pour que les choses prennent telle ou telle direction : les politiques mais aussi la société civile qui est très organisée.
 
Aujourd’hui, il y a trois risques majeurs dans le pays : le risque économique – depuis la révolution, le pouvoir d’achat des Tunisiens a encore baissé, le risque sécuritaire et le risque induit par la mentalité de certaines personnes qui n’adhèrent pas au changement. Ce dernier élément est très propre à la Tunisie.
 
Pour la liberté de la presse, c’est un frein à prendre en compte : ces personnes exploitent leur accès à l’information. Pourtant, le seul acquis de la révolution, c’est bien la liberté d’expression. Les médias doivent avoir le même rôle en Tunisie qu’ailleurs. Puisque nous voulons être un état démocratique, la liberté d’expression doit entrer en pratique et ne pas exister juste dans des discours. Le résultat doit être sensible pour les citoyens.
 
Quel rôle joue Internet dans la liberté d’expression des Tunisiens ?
 
Internet a joué et joue toujours un rôle très important en Tunisie. Il a été un des moteurs de la révolution, puis il a continué à être un espace d’expression libre. A l’époque de Ben Ali, Internet était largement contrôlé mais ça n’a pas été une solution efficace parce que les Tunisiens réussissaient déjà à contourner la censure. C’est même Internet qui a servi à propager l’information pendant la révolution.
 
La Tunisie est extrêmement connectée donc Internet doit être une vraie force de développement. On a déjà montré le rôle des réseaux sociaux, mais ce n’est pas suffisant. Maintenant, il faut développer l’Internet tunisien. Donc les moyens que l’Etat mettait avant dans la censure, on les utilise maintenant pour développer Internet.
 
Bien sûr, il nous reste beaucoup de travail technique. Le but est de permettre aux gens d’héberger leurs contenus directement en Tunisie. Aujourd’hui, tout part sur Facebook ou sur les réseaux sociaux. Il faut placer Internet au cœur de l’économie pour développer des contenus, des médias en ligne : ce sera la deuxième révolution.
 
Par qui est créée l’information qui circule sur Internet en Tunisie ?
 
Aujourd’hui, les médias traditionnels ne sont pas visibles sur Internet, les contenus sont le plus souvent produits par des journalistes citoyens. On avait de « vrais » journalistes avant mais ils n’étaient pas libres et on en a pris conscience pendant la révolution. A ce moment, ceux qui sont allés chercher l’information, c’étaient juste des gens.
 
Aujourd’hui, on a une opposition entre ces citoyens qui ramènent de l’information mais qui n’ont pas le métier et ceux qui ont le métier de journaliste mais qui ne font pas du journalisme. Une réforme est nécessaire qui toucherait directement au métier de journaliste en Tunisie, mais c’est une transition qui prend du temps.
 
Comment ont évolué les médias depuis la révolution ?
 
Réformer le journalisme est compliqué parce qu’on a tous ces journalistes qui étaient là avant : ce sont des humains, pas des machines. On ne parle pas de reprendre une agence avec des machines et de changer une politique, il faut changer des hommes. Aujourd’hui, il faut les pousser à exploiter cette révolution. Il faudra sûrement mettre en place des programmes dans les écoles de journalisme et qui encadrent tous ces nouveaux journalistes citoyens. Ça va prendre du temps mais ça doit être fait.
 
J’aimerais également parler des médias audiovisuels du pays. La Tunisie a tous les atouts pour avoir un secteur audiovisuel de qualité, mais il manque une volonté des secteurs public et privé de travailler ensemble. Il faut une vraie conciliation des médias avec l’Etat qui doit pouvoir être régulateur sans être dans le contrôle. L’espace médiatique doit être développé pour permettre aux Tunisiens d’avoir accès à l’information.
 
On a déjà des indicateurs positifs : les Tunisiens regardent plus les chaînes tunisiennes qu’avant. On voit que les citoyens ont un vrai intérêt pour les contenus tunisiens. Nous, on a lancé une petite chaîne sur Internet, streaminghd.tn, qui diffuse quatre chaînes. On voulait voir le comportement des citoyens… On avait prévu un petit débit, il a été saturé. Aujourd’hui, il y a donc un vrai intérêt pour les contenus tunisiens, mais ils ne sont pas mis en valeur. Les signes sont positifs, il faut continuer à évoluer.
 
L’Agence Tunisienne de l’Internet a longtemps été le principal outil de censure du régime de Ben Ali. Quel est son rôle désormais ?
 
Avant la Révolution, je travaillais déjà pour le Ministère et, à cette époque, l’ATI était haïe. Son symbole, c’était le « 404 », la page d’erreur qui signifiait la censure : seulement trois chiffres qui évoquaient tant de mal. Mais c’était déjà la plateforme de développement de l’Internet tunisien. Quand je suis devenu directeur, en 2011, j’ai voulu préserver les acquis de fonctionnement de cette plateforme et contrer les politiques qui voulaient continuer la censure.
 
En 2011, beaucoup de procès ont été faits à l’ATI pour qu’elle continue la censure. Il suffisait qu’il y ait un cas de diffamation sur une page Facebook et l’agence était vue comme responsable. Il y avait un vrai problème de compréhension de l’Internet. Mais on a gagné tous ces procès. Le plus emblématique et le plus médiatisé concernait les sites pornographiques : on voulait nous les faire interdire mais ce n’était pas notre rôle. On l’a gagné en février 2012. Grâce à ces victoires, on a prouvé aux Tunisiens que l’ATI avait changé et qu’elle pouvait convaincre la justice de ne pas continuer la censure. On a tout de suite senti la différence auprès des citoyens : on avait une meilleure image et il fallait capitaliser dessus.
 
On a cherché à réconcilier l’ATI avec la société civile donc on a ouvert nos portes, expliqué notre rôle, participé à des meetings et nos actions ont permis d’augmenter le niveau de confiance. On a aussi adopté un rôle pédagogique : il fallait expliquer la différence entre le transit d’Internet et le fournisseur d’accès, notre rôle par rapport aux noms de domaine tunisiens, etc.
 
Puis, de nouvelles personnes ont poussé pour revenir à la censure, sous prétexte de sécurité nationale. Ils évoquaient notamment le terrorisme, le cyber-terrorisme. Mais ce n’est pas Internet le problème : il y a Internet ailleurs sans qu’il y ait du terrorisme ! Les problèmes sont dans ce qui se passe en Tunisie mais eux préfèrent déplacer le problème des faits réels sur Internet. C’est très grave car les vraies questions doivent être posées pour régler ces problèmes et la Tunisie va encore perdre de l’argent dans des dispositifs sécuritaires ! Au fond ce n’est qu’un prétexte donné par certaines personnes : elles expliquent que le terrorisme, c’est l’excès de libertés.
 
Comme on a refusé de revenir à la censure, ils ont décidé, dès juin 2012, de créer une autre agence : l’Agence Technique des Télécoms (ATT). Elle a été créée en novembre 2013 mais elle ne fonctionne pas encore.
 
Quelles ont été vos actions pour préserver la liberté sur Internet ?
 
C’est à ce moment qu’on a senti à quel point nos acquis étaient précaires. On n’avait pas de loi pour garantir nos droits. Alors on a poussé pour convaincre les politiques d’adhérer à la Freedom Online Coalition, une coalition internationale pour la liberté sur Internet. La Tunisie a été le premier pays du MENA, et le troisième d’Afrique, à le faire. Ça nous a donné plus de garanties, plus de souplesse, c’était une sorte de garde-fou.
 
On a voulu que les Tunisiens se rendent compte de tout ça, d’où la conférence créée l’an dernier : la Freedom Online Conference organisée les 17 et 18 juin à Tunis. Les communautés de blogueurs sont intervenues et les jeunes ont adhéré… Ils ont porté la Tunisie en oubliant la politique : ça a été une véritable réussite. Depuis la révolution, on a vu une sensibilisation différente, il y a un vrai nouveau degré de maturité chez les citoyens.
 
Et lors de cette conférence, on a bien vu que les jeunes s’élevaient contre la création de cette nouvelle agence ! Aujourd’hui, le gouvernement doit associer la société civile au débat : il ne peut pas créer cette agence sans consulter le peuple, surtout si c’est censé concerner la sécurité nationale.
 
Le besoin de transparence et le développement des nouvelles technologies ont donné naissance à de nombreux mouvements en faveur de l’OpenData en Tunisie. Quelles ont été leur rôle dans la construction démocratique ?
 
Après la révolution, les jeunes ont senti l’importance d’être engagés dans le processus de développement du pays. Et ils étaient d’autant plus motivés qu’ils n’avaient pas accès à l’information. Ils voulaient mettre en place l’OpenData. Le mouvement a d’abord concerné l’écriture de la Constitution : avec l’OpenGov, ils ont fait un vrai travail pour que tous les textes soient mis en libre accès sur Internet.
 
Aujourd’hui, les jeunes sont vraiment convaincus de l’importance de ce mode de gouvernance et ils sont motivés pour saisir toutes les opportunités. Ça permet à tous les jeunes, même ceux de Sidi Bouzid ou de Gafsa, d’avoir accès à tout. La première initiative a été réalisée à Sayada : l’association CLibre a créé le réseau « Mesh », le premier réseau sans fil communautaire. C’était de l’OpenData et ça a été fait par des jeunes.
 
C’est ce qui a donné lieu au fameux décret-loi 41 : il permet d’avoir accès aux documents administratifs des organismes publics. Ce texte a été l’un des premiers acquis de la révolution et ce sont ces gens, ces communautés qui ont convaincu les forces politiques d’adhérer à ces principes. Aujourd’hui, j’ai peur que ça ne reste que des principes, parce qu’il y a des forces qui poussent pour revenir en arrière. C’est la raison pour laquelle je parle de deuxième révolution avec le développement d’Internet et de ces mécanismes de transparence et d’ouverture des données.
 
Comment l’ATI a-t-elle participé à ces mouvements en faveur de la liberté sur Internet et de la transparence ?
 
On a par exemple créé le 404 lab : un espace mis à disposition du public à l’ATI. On y a mis les anciennes machines de censure, pour les montrer aux gens, et des espaces de travail : il y a le Wifi et une bonne connectivité. Les jeunes peuvent travailler dans de bonnes conditions et aller vers l’intérêt général.
 
Bien sûr, on encourage la transparence mais on doit garder un certain niveau d’engagement : on est une société et on doit agir comme les autres sociétés. On voulait que l’ATI adhère au principe sans pour autant être active. Aujourd’hui, on est tellement actifs dans la société civile que les gens ont tendance à oublier qu’on est une société commerciale. On a pris un nouveau nom, pour nous distinguer de l’ancienne agence : At-Tounessya Internet, qui permet quand même de garder les initiales ATI.
 
Par contre, on voulait vraiment promouvoir un modèle de transparence. On a d’abord réglé le problème de l’argent que l’Etat avait dépensé dans la censure et on a rendu certains de nos comptes publics. En 2011-2012, on parlait de tout aux citoyens : de la surveillance, de la notion de données personnelles, etc. D’ailleurs, l’ATI a reçu le prix de l’organisme public le plus transparent par le groupe OpenGovTn en janvier 2013 : c’était vraiment un honneur pour nous parce que ce sont des personnes très impliquées.
 
On voulait vraiment se rapprocher de cette communauté : on a créé le 404 lab et Mirror.tn et on s’est rapproché des organismes internationaux comme l’Isoc (Internet Society). Mais l’ATI est encore en phase de transition. Aujourd’hui, ce qui est au cœur de nos projets, c’est notre relation avec l’Etat. Il faut qu’on sache si on devient publique ou privée (aujourd’hui, l’ATI est une entreprise semi-publique : 18% sont détenus par l’Etat, 7% par une banque, le reste par des sociétés semi-publiques). Nous devons à la fois faire évoluer notre capital et déterminer le rôle de l’Etat dans la gouvernance de l’ATI. Et puis, il faut qu’on commence à réellement vendre nos produits : les gens doivent savoir que l’ATI fait partie de la concurrence.
 
Aujourd’hui, trois ans après la révolution, quel est le bilan pour la liberté d’expression, Internet et la gouvernance du pays ?
 
Je l’ai déjà dit, mais la liberté d’expression a été le principal acquis de la révolution : désormais tout le monde, absolument tout le monde défend ce droit, quelques soient les abus passés. Internet a été un véritable vecteur de la révolution – il a d’ailleurs coûté la vie à des martyrs – puis il s’est encore développé : si aujourd’hui, on met en avant les risques de censure, c’est avant tout parce qu’on veut revenir à un Internet libre. L’ATI va continuer à se développer : elle doit donner l’exemple d’une meilleure gouvernance en étant proche de la société civile et attachée aux droits de l’homme. On est un opérateur historique, on a la responsabilité de donner l’exemple. Et on a le potentiel qu’il faut : une grande connectivité et des jeunes motivés et éduqués.
 
Aujourd’hui, la démocratie se pratique réellement en Tunisie, ce n’est plus simplement des mots. Il faut continuer à le faire comprendre aux Tunisiens : on ne peut pas protéger leurs droits si on ne leur explique pas. C’est nouveau pour eux d’avoir accès à l’information et au débat. La démocratie n’est pas acquise, il y a encore du travail. Les prochaines élections devraient intervenir en novembre 2014 : ce sera un nouveau test. Il faut vraiment inculquer le débat aux gens pour que la Tunisie ait une culture démocratique.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

Photo du Vériteur

CHAKCHOUK Moez

Directeur de l'Agence Tunisienne de l'Internet
X

Partagez ma Vérité sur :

Restez informé :