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Le Rugby est mort ! Vive le rugby ?

Publiée le 13/06/2014 |
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Révélée par POUSSE Michel |
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Dans son livre, Michel Pousse oppose les « valeurs » traditionnelles du rugby à l’évolution de ce sport lors de son passage au professionnalisme.
En 1995, les instances internationales du rugby ont franchi leur Rubicon en acceptant que les joueurs soient payés pour pratiquer ce sport. La règle la plus sacrée du rugby, édictée dès 1910, précisait que nul ne pouvait toucher de l’argent pour y jouer. Non seulement cela, mais aucun sportif par ailleurs professionnel (boxeur, cycliste) ne pouvait s’adonner à sa pratique en amateur.
 
Mais, en raison de sa popularité croissante et de son développement dans les médias, l’amateurisme a été de moins en moins respecté. C’est pour mettre un terme à cet amateurisme marron qu’il fut décidé d’autoriser le paiement des joueurs. Professionnel, le rugby est devenu un nouveau sport, aux clubs gérés dans le cadre d’une économie d’entreprise, devant se vendre et donc attirer un public plus important, des sponsors plus nombreux et, pour cela, offrir au public, non seulement une rencontre sportive, mais un véritable spectacle.
 
Le problème est que le succès du rugby lui venait de valeurs totalement opposées à celles du professionnalisme, valeurs dont il se targue toujours, devenant un sport schizophrénique, déchiré entre deux identités.
 
Du sport de terroir au sport d’argent
 
Aux clubs amateurs subventionnés par les municipalités et financés par les industriels et commerçants locaux (les mégissiers de Graulhet, les usines de viscose de la Voulte, etc.) ont succédé des SASP (Sociétés anonymes sportives professionnelles) : « Un club de rugby est aujourd’hui comme une société en économie : il doit toujours faire plus de bénéfices, être plus rentable. Le joueur aussi est dans la même logique » (Fabien Galthié). Pourtant le rugby s’affiche encore comme un sport de terroir, aux forts particularismes régionaux.
 
Les sponsors sont nécessaires et, pour les attirer, il faut des résultats et du public. Sport de connaisseurs, d’initiés, le rugby a ouvert ses portes à un néo-public avide de voir un spectacle vivant et facile à comprendre. Il a donc fallu simplifier les règles pour les rendre accessibles au plus grand nombre, réduire l’importance de la tactique pour favoriser les envolées.
 
Le rugby, un sport pour tous ?
 
 
Le brassage social qui liait en mêlée le directeur d’agence bancaire au cantonnier, l’instituteur au représentant de commerce, tous unis dans une même troisième mi-temps, a fait place à l’uniformité des joueurs professionnels, chacun payé différemment pour faire gagner l’équipe et chacun soucieux de sa promotion sportive. L’attachement au club est remplacé par le respect du contrat. Avec la mondialisation et la brièveté de ces contrats, un joueur ne reste pas plus de trois ans au sein d’un club, parfois quelques mois, jouant même dans plusieurs clubs la même saison s’il fait une pige ou s’il est joker médical !
 
Le rugby n’offrait pas qu’une diversité sociale, il était le seul sport à permettre à tout un chacun, gros, grand, petit, fluet de devenir international. Les nouvelles règles privilégient le contact sur le contournement et ont fait apparaître un « modèle type » de joueur, grand, fort et rapide. Comment comprendre aujourd’hui le commentaire de cet ancien grand joueur (Jack Cantoni), mince et fluet, lorsqu’il définissait le rugby comme étant le seul sport qui permettait « la revanche des petits sur les grands » ? Pourtant, le rugby garde son image de sport pour tous, ce qu’il est encore pour quelques joueurs, mais qu’il ne sera plus d’ici quelques années.
 
Du joueur amateur au sportif professionnel
 
L’altruisme qui demandait le sacrifice de chacun pour l’équipe est remplacé par l’intérêt du profil de carrière et, sur le terrain, par le fait que les joueurs peuvent être remplacés en cours de rencontre, à hauteur de la moitié de l’équipe. Finie la tactique d’épuisement de son vis-à-vis, le travail d’usure. Le coaching, du seul choix de l’entraîneur, se substitue à la tactique décidée largement par les joueurs sur le terrain.
 
Comment exprimer sa forte personnalité quand on est lié par contrat, tenu de respecter la tenue vestimentaire officielle du club (sponsors) et les consignes données à longueur de match par des coaches reliés par téléphones et analysant en direct les données de la rencontre sur leurs ordinateurs. Le sport professionnel déresponsabilise le joueur : le rugby n’échappe pas à cette règle.
 
Un statut d’international dévalorisé
 
Le monde du rugby est bien divisé en deux hémisphères, le nord, Argentine comprise, et le sud (Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud), séparés par des visions du jeu – le sud insiste sur le côté « spectacle » – et des situations financières différentes. Financièrement, le sud a du mal à gérer le professionnalisme (pour preuve, ses joueurs s’expatrient), parce qu’il ne dispose pas de grandes compétitions qui attirent les droits télévisés et les sponsors – seulement le Super 15, dilué sur trois nations.
 
Il faut, pour aider les fédérations du sud, organiser toujours plus de rencontres internationales. Tournées d’été et d’automne rendent les calendriers ingérables et dévalorisent le statut d’international. En moins de dix ans, Français et All Blacks se sont rencontrés à presque vingt reprises, parfois en finale de Coupe du monde, parfois en rencontres à 60 points d’écart, caricatures de ce qui devrait être une rencontre exceptionnelle.
 
De nouvelles valeurs à trouver
 
Immobile pendant plus de cent ans, avec une place à part parmi les autres sports et dans une société elle-même figée, le rugby évolue à grande vitesse. Les joueurs anglais ne sont plus issus des universités et ne seront plus les élites de la nation : ils sont, comme tous les rugbymen du monde, des professionnels, à l’avenir social bien incertain et tous sortis du même moule.
 
Le rugby doit accepter cette évolution et ne plus regarder en arrière pour mettre en avant des valeurs qui ne sont plus les siennes. Il doit se trouver de nouvelles valeurs dans l’univers professionnel.

Le Vériteur

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POUSSE Michel

Michel Pousse a pratiqué le rugby au S.C.Albi puis dans de nombreux pays étrangers,(Ecosse, Jamaïque, Inde, Madagascar et même Finlande). Il a été président du Comité de la Réunion. Universitaire spécialiste de l'Inde contemporaine, il a écrit deux ouvrages consacrés au rugby : "Rugby, les enj...
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