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Non, Clovis n’est pas le premier roi de France

Thème : Histoire
Publiée le 25/10/2013 |
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Révélée par AVEZOU Laurent |
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Pourquoi dit-on que Clovis est le premier roi de France ? Je décortique le mythe.
Clovis (vers 465-511) est le premier roi des Francs, ce qui n’est déjà pas si mal quand on considère qu’avant lui, ces derniers n’étaient qu’un agrégat de peuples divisés entre plusieurs chefs de guerre assez abusivement qualifiés de rois. Il est le premier à les unifier. Il réunit également la majorité du territoire de la Gaule, et donc de la France actuelle, arrachée aux Romains, aux Wisigoths, aux Alamans et aux Burgondes. Il est le premier roi germanique à recevoir le baptême selon le rite catholique romain, un atout qui a pesé lourd pour l’emporter. En effet, il a reçu l’appui des évêques contre ses adversaires wisigoths et burgondes, chrétiens mais fourvoyés dans l’hérésie arienne, qui ne reconnaît pas la pleine divinité du Christ. Il passe enfin pour le premier roi législateur parce qu’il aurait fait codifier la loi salique.
 
Un cumul d’inaugurations qui force le respect. Peut-on dire pour autant, après De Gaulle, que « l’Histoire de France commence avec Clovis » ? Non, pas même par identification de la France comme fille aînée de l’Eglise. Le baptême de Clovis n’est pas celui de la France : c’est le baptême d’un peuple germanique par la Gaule des évêques, déjà officiellement chrétienne depuis que le christianisme était devenu religion d’Etat de l’Empire romain à la fin du IVe siècle. Par ailleurs, la France n’existe alors pas davantage comme espace politique que la Gaule à l’époque de César.
 
L’origine du mythe
 
Mais c’est bien d’une portion du royaume franc que va sortir le royaume de France. Ce sera le royaume des lys, un symbole qu’une légende fait remettre par Dieu à Clovis. Son nom, sous une forme altérée, Louis, sera le plus porté par les rois de France. Des rois nimbés de l’aura du sacre, dont une autre tradition apocryphe du IXe siècle fait d’ailleurs remonter l’origine à Clovis, alors que c’est Pépin le Bref qui fut le premier roi franc sacré en 751.
 
Mais il fallait bien un premier roi de France, aussi ancien que possible et surtout chrétien, à partir du moment où, au XIIe siècle, la France se trouva promue « fille aînée de l’Église » en raison de son active participation aux croisades. À la même époque, les Capétiens, pour consolider leur trône, développaient le mythe d’une fusion en une seule des trois dynasties royales (mérovingienne, carolingienne et capétienne). Ils avaient donc besoin de Clovis, qui fut même réputé saint à la fin du Moyen Age. Certes, il eut, jusqu’à la chute de la monarchie, un compétiteur au statut de premier roi de France : son trisaïeul supposé Pharamond, qui aurait conduit les Francs aux portes de la Gaule au début du Ve siècle. Mais l’historicité de ce personnage est plus que douteuse et, de toute manière, il n’était pas chrétien. Ce fut donc Clovis. Mais on peut considérer aujourd’hui que son règne et son baptême marquent moins le début de la France royale et chrétienne que la christianisation et la romanisation du peuple franc.
 
Mais alors, qui est le premier roi de France ?
 
Alors, si ce n’est pas lui, qui est-ce ? Poser la question revient à se demander quand commence l’Histoire de France. Quand commence-t-elle ? La question, insoluble, a longtemps agité les historiens cocardiers en quête d’identité nationale. Or, ce sont les Français, et non la France, qui ont pris conscience d’eux-mêmes, à des moments variables en fonction des individus et des groupes, depuis la Chanson de Roland exaltant la « doulce France » au XIe siècle jusqu’à la mission de « bouter les Anglois hors de France » dont Jeanne d’Arc s’était dite investie par les voix du Ciel en 1429.
 
Pendant longtemps, 843 a eu la faveur des traqueurs d’origine nationale. Parce que, cette année-là, à Verdun, les trois petits-fils rivaux de Charlemagne se sont assis à la même table pour décider d’un partage de l’Empire d’Occident, et que la limite du royaume de l’Ouest, dévolu à Charles le Chauve, qui suivait très approximativement la ligne dite « des quatre rivières » (Escaut, Meuse, Saône, Rhône), est restée stable jusqu’au début du XIVe siècle. A cette époque, nul ne contestait plus à ce royaume le nom de France. Le problème, c’est qu’il n’en était pas de même en 843. Le partage était considéré comme un expédient provisoire qui ne remettait pas en cause la pérennité de l’Empire constitué par Charlemagne en 800 ; d’ailleurs, l’aîné des trois frères, Lothaire, portait encore le titre d’empereur.
 
Si la limite ainsi établie fut à plusieurs reprises modifiée, elle finit pourtant par s’imposer, au début du Xe siècle, comme le tracé définitif du royaume encore qualifié alors de Francie occidentale (comme s’il n’avait pas encore coupé le cordon avec son passé franc), mais qui allait bientôt creuser l’écart avec la Francie orientale, très vite rebaptisée de son côté Germanie, et dévolue au dernier frère, Louis le Germanique. De là à faire de Charles le Chauve le premier roi de France, et de Louis le premier roi d’Allemagne, il y avait une simplification tentante. Certes, la Francie des quatre rivières n’est pas encore la France hexagonale, mais elle pouvait en passer pour une virtualité embryonnaire. Et qu’importe que Charles ait eu les yeux davantage tournés vers son aïeul Charlemagne, dont il reprit le titre impérial à la fin de sa vie, que vers l’avenir d’une France encore à inventer !
 
Philippe Auguste, « techniquement » premier roi de France
 
Alors, qui est le premier roi de France ? L’histoire ne peut se faire sans documents, et les documents ont tranché : c’est Philippe Auguste (1165-1223). Pourquoi ? Parce qu’il est le premier à être qualifié, dans ses actes officiels des années 1190, de rex Franciae, et non plus seulement de rex Francorum, même si cette dernière formulation continue d’être en usage et ne perd résolument du terrain au profit de la première que dans les années 1250, au beau milieu du règne de son petit-fils Saint Louis.
 
Pourquoi pas celui-là ? Il a été qualifié d’Auguste car il avait notablement « augmenté » les dimensions du domaine royal, alors qu’il le devait en réalité au fait de descendre par sa mère de Charlemagne, de Charles Auguste, l’empereur d’Occident, dont il continuait à se réclamer hautement pour contrer les ambitions de son voisin l’empereur germanique. Pourquoi pas Philippe Auguste ? En 1214, il l’emporta sur la coalition de ce dernier et des comtes de Flandre et de Boulogne, au terme d’une bataille qui devait passer pour la première victoire nationale, à l’époque du nationalisme revanchard de la fin du XIXe siècle : Bouvines.
 
Mais, disons-le, sur le moment, cette révolution documentaire qui substituait peu à peu le « roi de France » au « roi des Francs », passa inaperçue.

Le Vériteur

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AVEZOU Laurent

Professeur d'histoire, docteur en histoire, spécialiste des mythes historiques et de l'imaginaire national, auteur de Raconter la France : histoire d'une histoire, Paris, Armand Colin, 2008, et de 100 questions sur les mythes de l'histoire de France, Paris, La Boétie, 2013.
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