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Les croisades n’avaient pas pour but de délivrer les Lieux saints

Thème : Histoire
Publiée le 20/11/2013 |
9863 | 1
Révélée par AVEZOU Laurent |
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Plus qu’une quête spirituelle pour délivrer le tombeau du Christ des mains des musulmans, les croisades ont été un « pèlerinage en armes ».
En 1095, au dernier jour du concile de Clermont, le pape Urbain II prêche la délivrance du tombeau du Christ des mains des Infidèles, une perspective inouïe d’une plongée dans l’inconnu pour un Occident chrétien replié sur lui-même. Pourtant, en 1099, l’incroyable s’accomplit : Jérusalem est aux mains des croisés. Comment expliquer ce dénouement imprévisible pour tous, y compris pour le pape, qui n’en attendait pas tant ?
 
C’est ici qu’il faut distinguer l’appel lancé par le pape et sa réception par les fidèles. Pour Urbain II, Clermont constitue non un point de départ, mais un aboutissement. Celui de la reprise en main de la société par une Eglise réformatrice désireuse d’éprouver ses forces, et notamment sa capacité à mobiliser une noblesse guerrière accoutumée à la violence. C’est précisément cette violence que le pape espère canaliser en préconisant une guerre juste, c’est-à-dire voulue par Dieu.
 
L’appel de l’empereur byzantin Alexis Comnène
 
Or, d’autres appels parviennent en Occident : ceux de l’empereur byzantin Alexis Comnène, alarmé par la progression des Turcs seldjoukides. Nouveaux maîtres du Proche-Orient musulman, ils lui ont arraché l’Asie mineure et multiplient, paraît-il, les vexations à l’égard des pèlerins chrétiens aux Lieux saints – ce mobile, d’une fiabilité douteuse, est surtout allégué pour intéresser les Occidentaux à l’entreprise.
 
Certes, les Seldjoukides sont des vicaires plus rudes pour les Lieux saints que les anciens maîtres des lieux, les Fatimides d’Egypte. Et il y a bien eu au moins un massacre, indéniable, de pèlerins allemands dans des circonstances mal élucidées. Mais y avait-il à ce point urgence ? Quand, en 1009, le calife fatimide al-Hâkim avait détruit le Saint-Sépulcre, il n’avait suscité aucune réaction d’une papauté en pleine léthargie. Et puis la domination musulmane s’exerce sur la Terre sainte depuis 638. Pourquoi deviendrait-elle soudainement scandaleuse et insupportable, au bout de plus de quatre siècles et demi ?
 
Des croisés « échauffés » en Italie et en Espagne
 
L’empereur byzantin a peur et attend de l’Occident des mercenaires. Or – et il n’en demandait pas tant ! – ce sont des croisés qu’il va voir défiler sous les murs de Constantinople en 1097. La croisade a déjà fourbi ses armes sur d’autres terrains de lutte : l’Italie du sud, d’où les Normands, descendants de Vikings imparfaitement assagis, ont expulsé les musulmans et les Byzantins, moins pour plaire à Dieu que pour leur profit personnel. On les retrouvera d’ailleurs en Terre sainte en 1099, poursuivant un combat déjà éprouvé contre leurs anciens adversaires : ce sont plus les Byzantins que les musulmans qui sont dans leur ligne de mire.
 
Autre terrain d’échauffement pour les futurs soldats du Christ : l’Espagne, où les combattants de la Reconquista sont déjà dotés par les armes spirituelles des croisés (indulgence plénière des péchés, protection garantie par l’Eglise sur leurs biens et leurs familles) et où bon nombre ont expérimenté la lutte contre les Sarrasins qu’ils reprendront en Palestine et en Syrie. Cela explique au passage pourquoi il n’y aura guère de croisés ibériques en Orient : ils avaient leur propre terre à délivrer des Infidèles, une terre non moins sainte, à leurs yeux, que Jérusalem.
 
Des motifs ni matériels ni commerciaux
 
Mais, dira-t-on, n’y aurait-il pas des motifs plus prosaïques, plus matériels à l’origine des croisades ? Les appétits matériels n’auraient-ils pas été dissimulés, comme bien souvent, sous le manteau spirituel ? Nullement, ou du moins pas de manière déterminante. Les républiques maritimes italiennes – Pise, Venise, Gênes – n’ont pas poussé à la confrontation, pour capter à la source les richesses orientales qu’elles convoitaient.
 
En fait, l’irruption des soudards d’Occident a bien davantage perturbé que favorisé les circuits commerciaux établis de longue date par les Italiens avec le monde musulman. Et les croisades n’ont pas plus été un exutoire pour une Europe en pleine poussée démographique, une sorte de « Far East », comme il y aura un Far West américain. En réalité, cette poussée ne s’aiguisera que plus tard et trouvera plutôt matière à se soulager dans les grands défrichements des campagnes d’Occident que dans une Palestine lointaine et rocailleuse.
 
Un pèlerinage en armes
 
N’en déplaise aux historiens anticléricaux d’antan, c’est bien le facteur spirituel qui a été déterminant dans le déclenchement des croisades. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ses participants poursuivaient nécessairement le but assigné par le pape. La croisade est un pèlerinage en armes, à une époque où le fait pèlerin connaît un succès massif en Occident, vers Jérusalem, mais aussi vers Rome et Saint-Jacques de Compostelle. Le pèlerinage est expiation des fautes terrestres en même temps qu’élévation vers les fins célestes.
 
La Jérusalem que cherchaient à rejoindre les pauvres partis dès 1096 – un an avant les chevaliers – n’était sans doute pas de ce monde : elle était dans le chemin plus que dans l’étape ultime. Beaucoup y ont trouvé la mort, et donc la délivrance ultime. Les barons qui leur ont succédé en 1097 y ont certes aussi gagné profit et renom… mais ils ont approfondi, du même coup, le malentendu avec l’Islam, stupéfait de cette intrusion qu’aucune nécessité stratégique ne semblait justifier. Mais de cela, les soldats du Christ n’avaient vraiment nulle raison de se soucier.

Le Vériteur

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AVEZOU Laurent

Professeur d'histoire, docteur en histoire, spécialiste des mythes historiques et de l'imaginaire national, auteur de Raconter la France : histoire d'une histoire, Paris, Armand Colin, 2008, et de 100 questions sur les mythes de l'histoire de France, Paris, La Boétie, 2013.
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