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Pourquoi et comment nous ruine-t-on par la monnaie ?

Thème : Economie
Publiée le 19/07/2012 |
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Le libéralisme, un système économique en berne?

Parfois, des enjeux colossaux sont misés sur des détails techniques apparemment dérisoires. Et très souvent, il s’agit du sens d’un rapport de causalité : une chose cause-t-elle une autre ou l’autre cause-t-elle la première? Il est toujours effarant de constater la disproportion des conséquences rapportées à cette minuscule origine. Le Soleil tourne-t-il autour de la  Terre, oula Terreautour du Soleil ? Et voilà la révolution copernicienne,  avec juste derrière, Galilée mais surtout Kepler, la science, etc. Un monde s’ouvre.La Boétienous expliquait que ce n’étaient pas les tyrans qui mataient les peuples, mais les peuples qui se soumettaient aux tyrans. Et voilà les Lumières, le contrat social, la démocratie, etc. Un monde s’ouvre. Certes, il faudrait parachever et renforcer la démocratie, surtout en ce moment, mais tout de même, ce monde s’est déjà largement ouvert et il peut s’ouvrir davantage.

Laissez-moi vous rapporter un débat tout aussi cryptique qui décide actuellement de nos destinées économiques. À l’origine, on négligeait cette question, on avait d’autres priorités, comme survivre. Ce n’est que très tard que le choix entre les deux alternatives s’est présenté, et le rôle « la méchante phalange de pédantisme vivant de la tradition et du monopole de l’enseignement, menacée dans leur médiocrité académique » (Koestler Arthur, *Les somnambules*, Les belles lettres, Paris, 2010 (1959), 595 p., p. 423-424) est cette fois-ci tenu par les libéraux. L’alternative cette fois peut être résumée ainsi : Les recettes du Trésor public financent-elles ses dépenses, ou les dépenses du Trésor public financent-elles ses recettes ? Cela semble une question dérisoire, pointilleuse et passablement absurde, non ? Et « tout le monde sait » que ce sont les recettes du Trésor qui financent ses dépenses, n’est-ce pas ? Si vous avez répondu oui à cette dernière question, pas de chance, vous venez d’affirmer quela Terre est plate.

Revenons aux sources, à Adam Smith, par convention libérale concernant l’origine de la pensée économique. AU livre 1 chapitre 4 de son magna opus *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations* de 1776, au livre 4 du chapitre 2, Adam Smith bricole intuitivement ce qui est devenu depuis le crédo libéral concernant l’origine de la monnaie : afin d’éviter les inconvénients [du troc], tout homme avisé de tout temps, après la première division du travail, doit naturellement tenter de gérer ses affaires d’une manière à avoir toujours auprès de lui, en plus du produit particulier de son industrie *[NdT : au sens ancien de travail en général, comme dans industrieux]*, une certaine quantité d’une marchandise ou d’une autre, de manière à ce qu’il imagine que peu de gens refuseraient vraisemblablement en échange du produit de leur industrie.

Beaucoup de marchandises, c’est probable, ont été successivement pensées et utilisées dans ce but. À l’aube de la société, le bétail est dit avoir servi d’instrument courant de commerce ; et, bien qu’il a dû être particulièrement peu pratique, dans les temps anciens nous voyons que les choses étaient fréquemment estimées selon la quantité de bétail qui était échangé contre elles. […] Dans tous les pays, toutefois, les hommes semblent avoir préféré finalement déterminés par d’irrésistibles raisons, pour cet usage, aux métaux plutôt qu’aux autres marchandises. La fameuse thèse de la monnaie par le troc. Remarquons les expressions « doit naturellement … c’est probable … semblent ». La raison est que Smith déduit cette uchronie des quelques bribes archéologiques dont il dispose (il est vrai que les recherches étaient alors beaucoup moins avancées dans ce domaine). Cette thèse est ce qui plaît à la sensibilité libérale : un marché auto-organisateur et évolutionniste. C’est celle que les libéraux reprendront toujours, à la suite de Smith. Si elle semble innocente pour le moment, c’est parce que nous la voyons dans sa plus tendre enfance. Adam Smith, qui n’est pas un idéologue du libéralisme, mais un penseur à sensibilité libérale, écrit la thèse opposée au chapitre 2 du livre 2 du même livre. Mais cette fois, ce sont les faits qui s’appuient sur sa soif de connaissance contre sa sensibilité libérale : La monnaie-papier de chaque colonie étant acceptée en paiement des taxes locales, à sa valeur nominale d’émission sans décote, elle dérive nécessairement de cette utilité une certaine valeur, en surcroît de ce qu’elle aurait eue au terme réel ou supposé avant son retour final avec remboursement *[NdT : contre l'or ou l'argent promis]*. Cette valeur supplémentaire était plus ou moins grande selon que la quantité de papier-monnaie émise était plus ou moins supérieure à ce qui pouvait être utilisé pour payer les taxes de la colonie particulière qui l’avait émise. Ça allait dans toutes les colonies bien au-delà de ce qui pouvait être utilisé ainsi. Un prince qui légiférerait pour qu’une certaine proportion de ses taxes soit payée par un certain type de monnaie-papier pourrait ainsi donner une certaine valeur à cette monnaie de papier, quand bien même le retour final devrait dépendre entièrement de la volonté du prince. Si la banque qui a émis ce papier fut suffisamment prudente pour maintenir sa quantité quelque peu en-dessous de ce qui pourrait être aisément utilisé ainsi, la demande pour cette monnaie pourrait être telle qu’elle surpasserait, par son cours sur le marché, la quantité de monnaie or ou argent pour laquelle elle fut émise.

D’un côté, les implacables lois du marché dictant ce qui doit être, sinon on ne peut faire que moins bien. C’est le TINA (There Is No alternative, il n’y a pas d’alternative) de Margaret Thatcher. De l’autre, comment une communauté émet des bons sur son propre fonctionnement et comment elle maintient le cours de cette monnaie en son sein, et à ses fins. D’un côté le primat du Marché. De l’autre le fonctionnement pratique d’une communauté, quels que soient ses objectifs. Faut-il préciser que les libéraux, durant plus d’un siècle et demi (d’Adam Smith à l’après-guerre en gros), furent massivement de farouches métallistes ? La tradition opposée est appelée chartaliste (du latin « charta » signifiant « écrit », car la monnaie y est scripturale et non un troc), elle fut défendue par les scolastiques progressivement rejetés puis oubliés, retrouvée périodiquement par les gouvernements voulant parer aux difficultés posée par le métallisme. Un économiste allemand, Georg Friedrich Knapp, redéfrichera (redéfinira) la théorie chartaliste et lui donnera son nom, principalement en 1905 dans Théorie étatique de la monnaie. Chez les libéraux l’accueil est glacial.

Le grand économiste libéral Joseph Schumpeter dans son Histoire de l’analyse économique, par exemple, reconnaît la vérité du chartalisme, bien obligé, en s’en moquant au passage, puis s’enthousiasme pour le crédit privé : « Une manufacture de monnaie ! Le crédit, créateur de monnaie ! Manifestement, voilà qui ouvre des perspectives autres que symboliques. » (Tome I : L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 446). Or, le crédit est un miroir aux alouettes. Paul Jorion a expliqué pourquoi Schumpeter confond la monnaie avec du troc , dans la plus pure tradition libérale: « On en devine la conséquence : la distinction entre monnaie et marchandises ayant disparu, celle entre troc et paiement disparaît elle aussi automatiquement. » La plus pure tradition libérale, tant la monnaie, véritable envers du marché, ne se réduit pas à ce dernier.

Mais le vent a tourné. Schumpeter est mort en 1950, quatre ans après un autre économiste qui a supplanté de haute lutte le libéralisme : Keynes. Ce dernier a imposé la création de monnaie à hauteur des besoins de financement de l’économie, par opposition au « laissez-faire » libéral. Il a pour cela conçu un missile exocet intellectuel : uniquement destiné à imposer la relance budgétaire, afin de créer une brèche dans la forteresse idéologique libérale : *Treatise on Money*, sans que l’on puisse vraiment parler d’échec, suscita des critiques respectueuses mais destructrices et, surtout, ne parvint pas à exprimer de façon satisfaisante la vision de Keynes. Sur ce, avec une détermination admirable, celui-ci résolut de se débarrasser des pièces de l’appareil qui l’embarrassaient et se mit en devoir de forger tout un système d’analyse qui exprimerait son idée fondamentale et *rien d’autre*...

Le Vériteur

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BERGER Jean baptiste

Passionné d'économie mais dégouté par les études qu'on lui donna dans ce domaine, Jean-Baptiste Berger s'est construit en autodidacte dans les bibliothèques, sur internet et grâce à des livres d'auteurs hétérodoxes contemporains. Ceux utilisés pour cet article sont principalement « Understanding ...
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