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Photo : « La prison ne manque pas de mots, elle manque d’images »

Publiée le 21/01/2015 |
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Photo de la Vérité
Au terme de trois ans d’immersion dans une vingtaine d’établissements, le photographe Grégoire Korganow dresse le portrait des prisons françaises.
De janvier 2011 à janvier 2014, le photographe Grégoire Korganow a arpenté les coursives des prisons françaises. Pour ce faire, il s’est immergé au sein du contrôle général des lieux de privation de liberté. Il a été témoin, entre autres, du scandale de la prison des Baumettes à la fin de l’année 2012.
 
A travers un livre, PRISONS 67065, et une exposition à la Maison européenne de la photographie, il tente aujourd’hui de donner l’image la plus juste possible de la détention.
 
Quelle a été la genèse de votre projet ?
 
J’avais travaillé pour le film de Stéphane Mercurio, A l’ombre de la République : je devais documenter en photos la vie en prison, j’en avais alors visitées trois. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Jean-Marie Delarue, le contrôleur général des lieux de privation de liberté. Lui réfléchissait à comment nourrir son travail en images. Il m’a donc proposé de travailler pour le contrôle général. J’ai donné mon accord à condition de pouvoir rendre publiques mes photos.
 
Pour travailler dans les établissements, il a fallu que je devienne vraiment contrôleur. En général, on était cinq, chacun avec une mission particulière : la vérification de la cantine, de la blanchisserie, du travail… Mon rôle était d’illustrer en images les rapports des visites. Puis, au cours des années, et parce que j’étais au contact permanent de la détention, je suis un peu devenu le thermomètre du contrôle. Comme je n’avais pas de registres à vérifier ou de protocoles à contrôler, je n’avais qu’à parler aux détenus et aux surveillants. Je suis devenu les yeux et les oreilles du contrôle.
 
Quel était votre objectif ?
 
J’ai eu la chance de travailler avec Jean-Marie Delarue qui a une exigence très communicative. D’après moi, c’est un homme qui n’aime pas la prison, mais il ne veut pas la combattre sur le terrain de la subjectivité. Être au contrôle général m’a permis de photographier la prison par un autre prisme que celui de la subjectivité, de l’affection, de l’émotion ou de l’anecdote.
 
J’ai simplement essayé d’avoir la photo la plus juste possible : la photo qui ne va pas chercher à grossir le trait, ni dans un sens ni dans l’autre et qui va essayer d’avoir la bonne distance par rapport à l’événement. Par exemple, Jean-Marie Delarue nous disait toujours que, si un incident avait lieu, il était important d’y assister, mais aussi de voir ce qu’il allait engendrer ensuite. C’est ce que j’ai essayé de faire.
 
Les images ont un pouvoir d’évocation très fort. On n’arrive pas à imaginer la détention, alors je voulais qu’on la ressente. Aujourd’hui, ces photographies permettent de voir réellement ce qui se passe dans les prisons françaises. Paradoxalement, les prisons font partie des lieux où il y a le plus d’études, par exemple de sociologie. Ce ne sont pas des lieus qui manquent de mots, mais ils manquent d’images.
 
Les détenus ont-ils bien accueilli votre projet ?
 
J’avais besoin qu’ils aient confiance en ce que je faisais. Ils n’étaient pas obligés d’adhérer à mon projet mais je voulais que tout se fasse dans la transparence. Quand je rentrais dans une cellule, j’expliquais ce qui m’intéressait, ce que j’avais envie de montrer. Souvent, la personne participait à l’image, donnait des suggestions. Ce projet s’est aussi écrit avec les détenus et les surveillants. Je leur disais que je n’allais pas les trahir. Je n’étais pas leur copain, ni leur collègue ou leur complice. Je n’étais pas non plus un porte-parole, plutôt une sorte de messager. J’ai essayé d’être le miroir de la prison, celui par lequel on peut regarder ce qui se passe à l’intérieur.
 
Certains détenus me disaient : « On veut bien que vous fassiez des photos, mais il faut que ça sorte dans Paris Match ! » Quand ce journal m’a effectivement proposé une publication, j’y suis un peu allé à reculons, j’avais peur qu’ils cherchent du spectaculaire, mais finalement je suis très content. Je sais que Paris Match est disponible en détention. Les détenus l’auront et ils n’auront pas l’impression que je les ai trahis.
 
Comment leur avez-vous donné confiance ?
 
La prison n’est un endroit ni de parole, ni d’écoute : on ne parle pas, on gueule et on ne prête pas l’oreille à l’autre. Quand on arrive, on entre dans une sorte d’immense scan collectif. Le moindre geste est important. La première chose que je faisais, c’est que je serrais la main aux détenus – et il faut savoir que la plupart des syndicats des surveillants recommandent de ne pas le faire. Je ne leur parlais pas derrière les grilles, je demandais toujours à ce qu’elles soient ouvertes. Je les appelais « Monsieur ».
 
Ces choses-là ont marqué ma différence. Cela montre à quel point les détenus et les surveillants sont déshumanisés en prison, à quel point l’identité individuelle à des difficultés à se mettre en place. Les surveillants sont appelés « surveillant », les détenus simplement par leur nom de famille. J’individualisais mes rapports avec les détenus et avec les surveillants et, d’un coup, j’étais simplement un homme face à un autre homme. Je pouvais laisser la place à l’empathie.
 
Je restais disponible. Si quelqu’un m’interpelais, je l’écoutais. En général, j’étais sur les coursives et les surveillants me renseignaient, m’orientaient vers tel ou tel détenu. Je rentrais également dans la cour de promenade, ce que personne ne fait normalement. C’étaient des heures d’écoute, de discussion… toujours les mêmes histoires. La plupart du temps, je restais douze heures dans la prison, de huit heures à vingt heures, et je ne faisais qu’une heure de photos.
 
Il ne faut pas oublier que l’appareil photo est un corps étranger en prison. C’est une greffe et il faut qu’elle prenne. Si je sors l’appareil trop tôt et que je provoque un incident, ce ne sera plus possible ensuite. Il faut attendre qu’il y ait un accord tacite, que la prison soit prête. C’est déjà un milieu très dur, il ne faut pas que l’appareil soit un facteur de complication. Finalement, en trois ans, je n’ai eu aucun problème. Et j’ai fait des photos de fouilles intégrales, de douches, de couples dans les parloirs collectifs, de mises au quartier disciplinaire... et des photos de moments beaucoup plus ordinaires.
 
Au-delà des aspects « pratiques » de la détention, votre approche vous a également permis de rentrer dans l’intimité des détenus, d’aborder des sujets dont on entend moins parler, comme la sexualité…
 
C’est simple : l’intimité des détenus n’existe pas. La majorité d’entre eux est aujourd’hui en maison d’arrêt. Ils sont deux ou trois par cellule, dans neuf mètres carrés, avec une toilette séparée de l’endroit où on mange et où on dort par une simple serviette. Il faut avoir les reins solides pour ne pas devenir fou. Aujourd’hui, on parle de menace islamiste en prison. On oublie de dire qu’un tiers des détenus incarcérés souffre de troubles psychologiques, de la simple dépression à la paranoïa ou la schizophrénie.
 
Je suis un garçon, on parlait entre garçons. A un moment, on abordait forcément la sexualité. La situation est difficilement compréhensible, surtout qu’on sait que la violence naît de la frustration. En maison d’arrêt, ce sont des jeunes de 20 ou 25 ans, en pleine construction, et qui n’ont pas de rapport pendant un an ou deux. Les seuls rapports qui existent sont violents, à la va-vite dans les parloirs, sur un bout de table. Ou ils développent un rapport intense à la pornographie, parce que c’est une manière d’évacuer l’angoisse. Mais qu’est-ce qu’on espère ? Permettre une sexualité en prison ne va pas mettre en danger la société française. La plupart du temps, on parle de jeunes tombés pour trafic de stupéfiants, conduite sans permis, outrage... je ne parle même pas des longues peines.
 
Que voulez-vous dénoncer ?
 
Je ne suis pas quelqu’un qui dénonce, j’énonce. J’aimerais qu’on se rende compte de ce qu’est la prison aujourd’hui. On en a souvent une représentation fantasmée, véhiculée par la fiction, le cinéma, les séries... C’est une caricature qui donne l’impression d’un repaire de terroristes prêts à tout faire péter. Ce n’est pas le cas, mais c’est clairement un foyer infectieux : si on y entre avec un rhume, on a de forts risques de ressortir avec une pneumonie. A cause de la promiscuité, de l’arbitraire, de la confusion dans les règles, du manque de moyens, c’est un véritable incubateur.
 
Aujourd’hui, la prison, c’est un peu plus de 65 000 personnes. On ne peut pas imaginer une société saine, qui aille de l’avant et qui progresse, en laissant à l’abandon toute cette partie de la population. Quand je quittais la prisons, j’avais honte de ce que j’avais vu, de laisser ces hommes dans cette situation. Tout avait ce goût-là, je n’arrive d’ailleurs toujours pas à m’en défaire. En ce moment, tout le monde dit « Je suis Charlie ». Mais j’aimerais que tout le monde dise « Je suis la prison », parce que ça nous concerne tous.
 
Quelle serait la solution, selon vous ?
 
La plupart des gens qui travaillent en prison aujourd’hui sont d’accord pour dire qu’il faut en partie les vider. C’est ce qu’ont fait d’autres pays, comme l’Allemagne ou l’Angleterre. Normalement, la prison a deux vocations : protéger la société et préparer la réinsertion. Pour une énorme partie des détenus, elle ne permet ni l’un ni l’autre. Il faut obligatoirement trouver des solutions alternatives ! On sait avec certitude qu’elles feraient progresser ceux pour qui la prison ne change rien tout en permettant de travailler plus efficacement avec les détenus emprisonnés pour de longues peines.
 
Le fait d’avoir été délinquant ou criminel ne peut pas légitimer le fait d’être victime. Il faut considérer la personne au moment où on a affaire à elle. Le but de la prison est de faire appliquer une peine, elle doit se faire dans le respect de la dignité humaine et notre rôle est de le rappeler. Ce n’est pas toujours facile : il y a des gens qu’on n’a pas envie de défendre, pour lesquels on ne voudrait pas avoir d’empathie. Mais s’ils ont dans une situation indigne, on doit la dénoncer. Dans Into the abyss, le réalisateur Werner Herzog s’interroge sur le sort d’un criminel dans le couloir de la mort, aux Etats-Unis. Dès le préambule, il dit au protagoniste qu’il ne l’aime pas, mais que ce n’est pas pour ça qu’il ne va pas lui donner la parole.
 
Quelle est votre prochain projet ?
 
Je vais aller en amont de la prison. Je vais voir ces jeunes, avant qu’ils y aillent. C’est mon truc, j’ai toujours travaillé là-dessus.
 
Propos recueillis par Marine Périn


* Retrouvez une sélection des photos de Grégoire Korganow dans l'onglet 
« Documents ».
PRISONS, exposition photographique du 4 février au 5 avril 2015, MEP, Maison européenne de la photographie, Paris

PRISONS 67050, livre aux éditions NEUS, en librairie le 15 janvier 2015

Le Vériteur

Photo du Vériteur

KORGANOW Grégoire

Photographe, auteur de « PRISONS 67065 » paru chez NEUS, en 2015
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