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Le commerce du bois illégal représente 11 milliards de dollars par an

Publiée le 08/07/2014 |
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Le bois que nous achetons est souvent issu de la déforestation illégale des forêts tropicales.
Au Brésil, au Congo et en Indonésie, les conséquences environnementales et sociales sont désastreuses.
 
Greenpeace France mène une campagne « Forêts » pour lutter, entre autres, contre l’exploitation et la commercialisation de bois illégal. Nos meubles de jardin et nos parquets sont en effet parfois issus d’un commerce illégal qui coûte cher à l’environnement et aux populations locales.
 
Antoine S., militant du groupe local Paris de Greenpeace, explique les enjeux de la déforestation dans les pays exportateurs et importateurs.
 
Qu’est-ce que le problème de l’exploitation de bois illégal ?
 
En ce moment, la Coupe du monde attire l’attention sur le Brésil. Or, ce pays abrite la plus grande forêt tropicale du monde : l’Amazonie, qui fait plus de quatre millions de kilomètres carrés. Le problème réside dans l’exploitation illégale et la commercialisation de bois depuis le Brésil mais aussi depuis le Congo et l’Indonésie. En 2012, on a abattu 460 000 hectares d’arbres au Brésil et 840 000 en Indonésie. Depuis trente ans, on estime qu’on a perdu 700 000 kilomètres carrés de forêt au Brésil, c’est plus que la superficie de la France. Ce bois est largement commercialisé car disponible en grande quantité, régulièrement moins cher et moins contrôlé qu’en Europe. De plus, on trouve dans les pays exotiques des essences rares.
 
Les acheteurs sont les pays développés du monde entier, Etats-Unis et Union Européenne en tête. Le circuit habituel du bois est le suivant : il est d’abord abattu par des concessions forestières ou des exploitants locaux. Puis il est transporté dans les ports où il est racheté par des importateurs de bois étrangers. Enfin, après un passage dans une scierie, il est commercialisé par des distributeurs (parqueteries, marqueteries, vendeurs de fenêtre, etc.). Les pays exportateurs appliquent souvent des quotas et des règles de traçabilité du bois, il ne faut pas caricaturer. Mais entre mauvaises pratiques des exploitants et corruptions des agents des Etats locaux, les failles sont nombreuses.
 
Comment est-il possible d’exploiter et d’exporter illégalement ce bois ?
 
C’est un système d’autorisation et d’homologation : chaque année, les propriétaires terriens brésiliens se voient attribuer des volumes de bois et les territoires qu’ils peuvent exploiter légalement. Un système de traçabilité du bois est également mis en place. Mais les deux systèmes de gouvernance comportent des failles qui sont régulièrement exploitées.
 
Une mauvaise organisation locale participe aussi aux dérives. Au Brésil, depuis 2006, ce n’est plus l’Etat fédéral qui contrôle la délivrance des permis mais les états locaux. Il y a donc des disparités entre chaque état, plus d’échelons et de failles, et il est plus facile pour des personnes mal intentionnées de faire passer du bois illégal – et donc extrêmement difficile, pour ceux qui sont bien intentionnés, de le contrôler ensuite.
 
Il y a de nombreuses façons de blanchir du bois illégal, schématisons ici :
  • On peut se faire délivrer une autorisation d’exploitation pour une zone déjà déboisée ;
  • On surévalue le volume de bois précieux prélevé dans une zone pour blanchir des récoltes illégales de bois précieux sur d’autres sites ;
  • De même, pour une zone qui ne sera finalement jamais exploitée, on obtient des documents qui permettront de prélever du bois qui aura été prélevé dans une autre zone.
 
C’est tout un système de falsification de documents : on se fait délivrer des permis et on les utilise à mauvais escient, pour le mauvais volume, pour la mauvaise zone ou pour le mauvais bois. Le plus souvent avec la coopération d’un agent du Secrétariat d’Etat à l’environnement. Le but est, à chaque fois, de blanchir du bois illégal.
 
En effet, il arrive qu’on fasse passer pour certains bois d’autres bois qui sont plus rares et plus protégés. Par exemple, le bois d’Ipé est très rare et très prisé des commerçants. Mais pour l’atteindre, il est souvent nécessaire de déboiser toute une autre partie de la forêt.
 
Aujourd’hui, même si les autorités françaises sont de bonne foi, elles se voient remettre ces autorisations et ne s’interrogent pas plus. Il faut remettre en question ces autorisations, parce que, souvent, elles sont fausses, usurpées ou frauduleuses.
 
Quelles sont les conséquences de la déforestation ?
 
Evidemment, il y a une conséquence écologique puisqu’on abat des arbres et, quand on coupe du bois, ça libère du carbone d’une part, et ça réduit la surface de la forêt qui peut récupérer le carbone d’autre part. Au Brésil, les espaces déboisés sont de plus en plus souvent remplacés par des exploitations bovines extensives, ce qui est le secteur le plus émetteur de CO2 du pays.
 
On s’attaque aussi à la faune et la flore locale : l’Amazonie, comme chacun sait, est un énorme réservoir de faune et de flore. Elle abrite un quart de toutes les espèces terrestres et d’eau douce de la planète : 40 000 espèces végétales, 427 espèces de mammifères, 1 294 d’oiseaux, 378 de reptiles, 426 d’amphibiens, environ 3 000 de poissons. Parmi eux, on trouve le jaguar, le boto et des variétés de paresseux.
 
Mais la déforestation a également des conséquences économiques et sociales. En Amazonie brésilienne, il y a souvent des problèmes avec les populations locales : les autochtones vivant dans la forêt doivent être déplacés, notamment pour installer des exploitations bovines. En République Démocratique du Congo, les exploitations sont aussi connues pour leur exploitation de bois illégal que pour leurs violences à l’égard des populations locales.
 
Une loi permet-elle de lutter contre ce problème ?
 
Au niveau européen, les RBUE (Règlement sur le Bois de l’Union Européenne) de 2003 dit que l’importateur européen doit faire de « diligence raisonnée », c’est une qualification juridique pour expliquer qu’il faut être particulièrement vigilant quant aux autorisations reçues, notamment quand elles proviennent de zones sensibles.
 
Mais de fait, sauf à cesser de commercer avec les régions à risque, notamment le Brésil, avant d’avoir la garantie de la légalité du bois vendu, on ne peut pas être plus restrictifs : l’importateur n’a pas vraiment de moyens d’agir différemment. S’il reçoit des documents qui prouvent que le bois est légal, difficile pour lui de savoir s’ils sont falsifiés ou non. Même s’il y a des législations locales et des normes européennes, ce bois passe donc entre les mailles du filet.
 
En général, on mesure mal l’ampleur du phénomène. Mais le commerce illégal du bois représente onze milliards de dollars. Le commerce illégal de la drogue, c’est treize ou quinze milliards de dollars. Et le commerce de bois illégal représente environ 20% du commerce du bois en général.
 
Comment la France se positionne-t-elle ?
 
La France est sur la sellette car elle a de nombreux ports, elle est donc un point d’entrée du bois illégal sur l’Union Européenne. Elle est le deuxième importateur mondial et le premier importateur européen pour le bois du Brésil. On estime son importation de bois à 40 millions d’euros. Elle devrait donc avoir un rôle de vigilance particulier.
 
Le 22 juin, un événement a mis en lumière cette problématique. Un cargo transportant 3 000 mètres cubes de bois illégal devait entrer dans le port de la Rochelle. Greenpeace France a organisé une opération pour l’empêcher d’accoster et attirer l’attention du port, puis de la préfecture et du Ministère, déjà sollicité début 2014, pour qu’il y ait un contrôle véritable du bois. Un représentant du Ministère de l’Agriculture a été dépêché et a garanti hier que le contrôle se ferait au-delà des autorisations officielles qui avaient été données, en regardant le bois lui-même. C’est un geste fort symboliquement et qui est perçu comme un réveil de la France sur ces questions.
 
Mais la question, c’est toujours de savoir comment contrôler de tels volumes de bois. C’est un bon message mais il faut savoir comment aller plus loin : tout se passe dans les pays exportateurs. J’attends donc avec curiosité les conclusions des personnes qui vont enquêter sur ce bateau parce que je me demande jusqu’où elles vont pouvoir aller.
 
En outre, une loi sur le contrôle de la légalité du bois est en discussion actuellement au Parlement. Le vote final se fera les 7 et 8 juillet – il s’agit ni plus ni moins de la transcription en droit français d’une directive européenne. Un amendement supprimant un article problématique a déjà a été voté : ce dernier permettait d’éviter tout contrôle supplémentaire dès lors que le pays exportateur l’avait déjà effectué. Mais, comme cela a déjà a été dit, la plupart des autorisations données dans les pays exportateurs sont frauduleuses.
 
Quels sont les moyens à mettre en œuvre pour pouvoir effectuer ces contrôles ?
 
L’idéal serait une collaboration entre l’Europe et les pays exportateurs. Il faut bien se rendre compte qu’en creux, ce problème soulève la question des rapports entre Nord et Sud. Parce que c’est une position facile pour un pays européen, qui ne se soucie plus de son développement, de regarder de haut les pays exportateurs.
 
On ne peut pas demander aux Brésiliens, aux Congolais et aux Indonésiens, qui ont des niveaux de vie bien en dessous de celui des Européens, de mettre en œuvre les mêmes moyens dans la lutte contre la déforestation illégale. Ce n’est pas un scoop : les questions écologiques ne sont pas la même priorité dans les pays en développement, pour qui la progression sociale, industrielle et économique est plus urgente, et dont on comprend qu’ils veuillent profiter de leurs ressources.
 
Donc l’investissement des gouvernements européens doit être fait dans le respect et dans la compréhension des enjeux locaux. On ne doit pas juste, depuis le Parlement européen, donner des leçons, il faut coopérer.
 
Comment Greenpeace France agit pour lutter contre la commercialisation illégale du bois ?
 
On a mis en place la Brigade de Vérification du Bois (BVB) qui est le nom emblème de toutes les actions que l’association fait sur ce sujet et une partie de notre campagne « Forêts ». Il y a donc eu cette action sur le port de la Rochelle, mais on en fait aussi chez les distributeurs.
 
Par exemple, on va chez des revendeurs de parquet et on habille l’espace comme une scène de crime, en écrivant et en interrogeant les gens pour savoir si l’on est coupable ou non du commerce illégal du bois. Le but est d’amener la curiosité des citoyens sur cette question. On est tous très sensibilisés à cette nécessité de protéger la forêt, le « poumon de la terre » comme on dit.
 
Greenpeace effectue aussi un suivi des importations de bois dans les ports français. Nous avons également organisé un mailing aux députés pour les solliciter sur l’importance de garder dans le projet de loi d'avenir sur l'agriculture, l'alimentation et la forêt, débattu en ce moment ; et de ne pas se limiter à considérer comme illégal uniquement le bois condamné comme tel dans son pays d’origine, et d’autoriser les autorités françaises à mener leur propre enquête.
 
Quels sont vos objectifs ?
 
Il faut renforcer les contrôles et les normes dans les pays exportateurs. Mais, encore une fois, on peut parler de normes plus rigoureuses, de certifications plus scrupuleuses, mais il s’agit surtout d’une question d’application.
 
Il faut donc que ces pays soient plus rapidement dans la sanction : il y a des études de cas de Greenpeace qui ciblent des exploitations locales (Brésil) aux pratiques illégales et dont, parfois, les propriétaires et ou exploitants finissent par être jugés : les cas existent, les sanctions aussi. Mais tout prend énormément de temps. Il faut que les gouvernements qui exportent réexaminent les accords qu’ils ont pu donner et qui sont aujourd’hui suspects et sanctionnent plus rapidement.
 
De l’autre côté, l’Europe doit être plus scrupuleuse dans son contrôle. Mais il est normal que ça prenne du temps : c’est une priorité dans nos pays, mais ça ne l’est pas encore dans les pays exportateurs.
 
Les consommateurs doivent également être vigilants et demander à leur distributeur d’où vient le bois qu’ils achètent, quand ils refont leur maison ou leur véranda. C’est une question de responsabilité et de sobriété (a-t-on nécessairement besoin de telle espèce de bois rare pour son quotidien, quand on sait ce que cela peut provoquer à l’autre bout du monde ?).Il faut aussi faire attention à la position des politiques là-dessus et suivre les programmes de chacun sur cette question.
 
Propos recueillis par Louise Rebeyrolle

Le Vériteur

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Greenpeace France

L'ONG non violente, indépendante et internationale de protection de l'environnement
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