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Plus la productivité par individu augmente, plus celle du sol diminue

Publiée le 09/09/2013 |
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Révélée par LE PUILL Gérard |
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Jacques Morineau mène avec ses associés du GAEC Ursule un travail de paysan chercheur en agriculture biologique depuis 1997. Entretien.
Membre d’un groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC) de quatre associés à Saint-Pars des Prés en Vendée, Jacques Morineau travaille depuis 30 ans sur l’autonomie fourragère d’une exploitation productrice de lait, de volaille et d’huile de table.

Gérard Le Puill : Quel est votre parcours de paysan ?
 
Jacques Morineau : Je me suis installé en 1983 sur 80 hectares en association avec le frère d’une amie de ma femme. Nous avions défini quelques règles communes avec deux sièges d’exploitation. Bien que travaillant en équipe, nous avions pris cette précaution au cas où l’envie de se séparer serait une tentation pour l’un ou l’autre d’entre nous. Cela ne s’est pas produit, bien au contraire puisque nous sommes désormais quatre associés, dont ma fille Marie qui a succédé à ma femme en 2012 à l’occasion de son départ en retraite. Trente ans après nos début à deux, nous sommes sept à travailler sur cette exploitation qui a beaucoup grandi mais nous avons toujours une personne à temps plein pour une quarantaine d’hectares.
 
G.L.P. : Quelles sont vos principales productions ?

J.M. : Nous avons 100 vaches laitières pour une production annuelle de 630 000 litres de lait, un élevage de poulets fermiers, un de pintades fermières et une production d’huile de colza et de tournesol, le tout en agriculture biologique. Nous vendons directement une partie de nos volailles et de notre huile, tandis que le lait part en laiterie. Oûtre ma fille, mes associés sont Sébastien Schwab et Sylvain Vergnaut. Marie s’occupe de la comptabilité et de l’huile, Sébastien des volailles et Sylvain des vaches laitières avec un des salariés. Moi je suis en charge des cultures – secondé par un salarié – et de la gestion globale. Dans un GAEC, il est préférable que chacun dispose d’une réelle autonomie et de la responsabilité qui va avec dans son secteur de compétence.
 
L’autonomie fourragère est notre atout maître au GAEC Ursule. Nous vendons des protéines végétales et, hormis le carburant, l’électricité et l’eau, nous n’achetons rien. Nous cultivons 29 plantes différentes dans nos prairies et dans nos champs. 95% de nos semences sont produites sur l’exploitation. En trente ans, nous n’avons cessé de complexifier nos pratiques culturales pour faire travailler la nature de la manière la plus intelligente et la plus autonome possible.
 
G.L.P. : Quelles ont été vos motivations de départ dans cette voie vers l’autonomie par la complexification des pratiques culturales?
 
J.M. : Nous avons réalisé très vite que l’agriculture intensive ne nous convenait pas et nous avons été une dizaine de paysans à créer un Réseau d’agriculture durable (RAD). En groupe, on peut communiquer, comparer nos  pratiques respectives et leurs résultats, faire de la recherche sur chaque exploitation,  tester ce qui marche bien, tirer les conclusions de ce qui fonctionne moins bien, mettre les acquis en commun. En pratiquant de la sorte, on peut se regarder dans la glace le matin en se disant qu’on a fait de son mieux pour avoir de bons résultats économiques en améliorant l’état des sols. Pendant un temps, je me demandais si nous aurions des successeurs dans la jeune génération peu préparée par l’école à notre manière de travailler. Mais je suis rassuré désormais. Un jeune gars nous a rejoints en 2009 et ma fille succède à ma femme. Dans le cadre d’un travail de groupe comme le nôtre, des jeunes exploitants découvrent avec intérêt ce qui ne leur a pas été suffisamment enseigné dans les lycées agricoles. D’ailleurs, quand un professeur m’appelle pour préparer une visite de sa classe sur l’exploitation, je lui demande de venir nous voir au préalable, de s’imprégner de nos méthodes de travail pour pouvoir, à son tour, préparer ses élèves afin qu’ils assimilent ce qu’ils vont découvrir chez nous.
 
G.L.P. : Précisément, que découvre-t-on chez vous ?
 
J.M. : Des choses dont on ne saisit pas l’importance au premier coup d’œil. Même les chercheurs de l’INRA sont un peu décontenancés quand ils viennent sur la ferme. Notre atout maître réside dans une production fourragère abondante produite à moindre coût. Nous prairies sont riches en protéines car nous avons appris à mélanger suffisamment de plantes pour avoir une production optimale d’herbe le plus longtemps possible en dépit des aléas climatiques en cours d’année. Nous cultivons beaucoup de luzerne, de trèfles et d’autres légumineuses qui enrichissent le sol en azote. Nous n’achetons pas un seul kilo de soja. De ce fait, nous pouvons nous contenter de 15 hectares de maïs ensilage pour un troupeau de 100 vaches laitières. C’est juste un apport énergétique complémentaire.
 
Sur cette ferme, le blé est toujours cultivé en association avec des légumineuses comme le pois et la féverole qui le nourrissent en azote, sans achat d’engrais. Du coup, nous produisons pour la boulangerie un blé avec 13% de protéines au lieu de 11% quand il est cultivé seul. Avant d’être vendu aux meuniers, il passe à la trieuse dont les grilles le séparent facilement des grains de pois et de féverole qui vont nourrir les animaux sur notre ferme.
 
G.L.P. : Les produits pétroliers et les engrais sont de plus en plus chers. Comment voyez-vous l’avenir de l’élevage en France dans ce nouveau contexte ?
 
J.M. : Notre autonomie fourragère nous dispense d’acheter du soja. C’est un gros atout pour les prochaines décennies. Je constate que l’on a trop fait table rase du passé et des savoirs paysans qui vont avec depuis une cinquantaine d’années en France. Au point d’oublier que les vaches sont faites pour manger de l’herbe qui est une nourriture bon marché quand on sait la cultiver et l’optimiser à moindre coût. Depuis plusieurs décennies, on a privilégié la productivité du travail par individu au détriment de la productivité du sol. Or, plus la productivité apparente par unité de travail augmente, plus la productivité réelle du sol diminue. Plus on spécialise sa ferme sur deux ou trois productions céréalières, plus les coûts de productions croissent davantage que les rendements espérés. La courbe des rendements dépend beaucoup du taux de matière organique dans le sol. Voilà pourquoi le bon compromis ne peut être durablement obtenu que par le maintien de l’élevage associé aux cultures. Avec nos vaches et nos volailles qui transforment en fumier les pailles de notre production céréalière, nous parvenons à cet équilibre qui optimise les rendements à moindre coût.
 
G.L.P. : Vous pensez donc que le système de polyculture élevage progressivement abandonné depuis un demi-siècle doit être promu de nouveau ?
 
J.M. : Absolument. J’estime qu’il faut 30% de prairies pour avoir un système durablement productif et économe en intrants chimiques. Les bêtes valorisent toujours les hectares que ne valorisent pas les cultures. L’élevage est indispensable pour enrichir les sols. J’ajoute qu’il n’y aura bientôt plus de soja sud-américain à des prix abordables pour les élevages européens car les courants d’exportations vont encore croître en direction de l’Asie. L’avenir passe par le développement des cultures associées comme nous les pratiquons sur notre ferme. Ces associations sécurisent les rendements à moindre coût. Certains trouvent que c’est trop compliqué d’associer du lupin et du blé car il faut alors semer le lupin en septembre et le blé en novembre pour qu’ils se récoltent en même temps. Une fois qu’on le sait, ça se gère très bien.
 
G.L.P. : Avez-vous testé l’agroforesterie sur votre exploitation ?
 
J.M. : Nous avons surtout planté 40 kilomètres de haies qui nous donnent aujourd’hui du bois déchiqueté et des bûches. Nous avons aussi planté une prairie de peupliers voilà une vingtaine d’années. Ces arbres sont devenus imposants, mais l’herbe pousse néanmoins aussi bien qu’avant sur la parcelle. Dans notre recherche d’autonomie, nous avons aussi fait tourner un tracteur à l’huile de colza pendant un temps. Nous avons arrêté car la rentabilité n’était pas évidente à l’époque. Elle le sera dès que pétrole sera plus cher qu’aujourd’hui. Car le recyclage des tourteaux dans l’alimentation du bétail verra aussi sa rentabilité augmenter. En gros, 10% de la surface semée d’oléagineux pourrait nous rendre autonomes en carburant et en tourteaux. Cela favorise des rotations longues sur les parcelles, une nouvelle réduction de nos achats, un circuit court pour la consommation de l’huile et des tourteaux. Ma conviction demeure : plus nous avancerons dans ce siècle, plus le système de production autonome que nous avons construit sur le GAEC Ursule sera pertinent pour produire à moindre coût en préservant la qualité des sols.

Le Vériteur

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LE PUILL Gérard

Journaliste et auteur de "Produire mieux pour manger tous d'ici 2050 et bien après". Né en 1941, j'ai quitté l'école à 14 ans pour travailler sur la ferme tenue par mes parents en Bretagne. En 1965, je deviens ouvrier caoutchoutier en banlieue parisienne. L'usine ferme en 1983. La direction d...
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