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La transition énergétique sera culturelle ou ne sera pas

Publiée le 28/07/2014 |
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Révélée par DENHEZ Frédéric |
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Le projet de loi sur la transition énergétique propose de modifier en profondeur nos équilibres énergétiques. Il reste pourtant insuffisant à bien des égards.
Le 18 juin 2014, Ségolène Royal a présenté le projet de loi sur la transition énergétique au Conseil des ministres. Il propose de faire passer la part du nucléaire de 75% à 50%, de réduire notre consommation d’énergie grâce à l’utilisation de matériaux propres et économiques dans la construction et la rénovation de logements et d’inciter à banaliser la voiture électrique.
 
Ce texte est très technique. Normal : dans notre pays d’ingénieurs et de technocrates, à tout problème doit correspondre une réponse mathématique, toute pleine de chiffres et de performances à atteindre emballés-livrés dans un vocabulaire qui fait sérieux parce qu’il nécessite de lire en apnée.
 
La transition doit être culturelle pour tuer l’effet rebond
 
Or, ce problème ne sera pas résolu par la multiplication des éoliennes, ni l’étanchéification des logements. La première idée augmente en effet l’offre d’énergie et donc la demande – quand le gâteau est plus gros, même sans parfum de nucléaire, la faim est plus grande. La seconde fait faire des économies à un coût faramineux qui ne durent qu’un temps : dans les logements BBC (bâtiment basse consommation), passifs ou à énergie positive, bureaux compris, la consommation remonte après quelques mois, parce que les usagers finissent par ne plus faire attention.
 
Voilà ce grand inconnu du débat énergétique, qu’on appelle « l’effet rebond ». Personne ne l’aborde, pas même le collectif Negawatt (association œuvrant pour une transition énergétique) qui, lui aussi, répond techniquement au problème. L’effet rebond ou, pour faire sérieux, le « paradoxe de Jevons » du nom de l’économiste anglais qui l’a décrit en 1865 pour répondre à l’étonnement ancien de James Watt : « Pourquoi l’industrie consomme-t-elle plus de charbon, alors que mes machines permettent d’en utiliser plus en dépensant moins ? ». Mais justement, démontra Jevons, puisqu’il faut moins de charbon pour fabriquer une tonne de fonte, mes coûts de production sont meilleurs, j’ai donc tout intérêt à en extraire le plus possible afin d’augmenter mon taux de profit. Autrement dit, dès lors qu’un bien ou un service devient moins cher, on tend à en consommer plus, c’est humain. L’économie est réinvestie dans ce qui l’annule.
 
Dans la vie de tous les jours, cela se traduit par un constat général dans tous les pays riches : depuis quarante ans, la baisse légère de la consommation d’énergie ne suit pas du tout l’amélioration formidable de la performance énergétique, ni la hausse tenace des tarifs. Pourquoi ? Quand on entre dans un bâtiment qui consomme peu, on augmente la température de consigne du chauffage, on achète une télévision supplémentaire, on part finalement au Maroc plutôt qu’au Crotoy, on change la voiture… ou on ajoute une pièce. Nous fonctionnons tous à budget égal, ce qui génère une « dissonance cognitive », mot savant pour parler de cette schizophrénie quotidienne que l’on constate à toute échelle. Jouer au consommateur « éco-responsable » relève souvent de la patate chaude par transfert des consommations économisées sur d’autres postes.
 
En clair, les politiques d’économie d’énergie, puisant largement dans la technologie, sont en quelques années corrigées, voire annihilées par l’effet rebond qui est sans cesse relancé par la course à la technologie la moins consommatrice… Dans le monde occidental, ce paradoxe nous fait perdre de 30 à 50% de notre consommation d’énergie. Au moins.
 
Une transition énergétique basée sur la seule production n’a donc aucune chance d’aboutir. Une transition basée aussi sur la consommation, comme l’indique le projet de loi, part avec plus de réussite. Mais une transition de la consommation qui n’est fondée que sur de la technique, du financement et des taxes n’ira pas loin, compte tenu du fait que le comportement humain reprendra le dessus. Pour casser l’effet rebond, il faut une politique culturelle de l’énergie… qui vise à pérenniser les économies réalisées par un changement comportemental.
 
Comment y parvenir ? Le prix peut aider, plus encore la certitude qu’il ne baissera jamais, si tant est que son évolution à la hausse soit planifiée, de façon à nous laisser le temps d’adapter nos comportements de consommateurs. Le prix peut être d’autant plus pédagogique que nous consommons nos propres kilowatts-heure (kWh), ceux que nous produisons, et que nous les voyons évoluer sur le compteur.
 
Des coopératives tiers-financées, bravo ! Mais comment ?
 
Le projet de loi évoque le fait que des coopératives pourraient être financées par une entreprise tiers. Pour cela, il propose deux outils. Les coopératives ou sociétés de production d’énergie renouvelable sont incitées dans l’article 27 à proposer des parts de leur capital aux citoyens qui résident dans leur aire de couverture, ou même à des quidams qui souhaiteraient réaliser un investissement pour le coup social et solidaire. Dans l’article 7, ces structures sont susceptibles de trouver les désormais célèbres « tiers-financements » auprès de sociétés d’économie mixtes, les collectivités locales par exemple, afin de boucler leurs tours de table.
 
Bravo ! En Allemagne, en Europe du Nord, de telles coopératives, facilement financées par la participation de leurs clients et les crédits aux ras des pâquerettes des collectivités, produisent la majorité de l’électricité d’origine renouvelable.
 
Malheureusement, dans le projet de loi, la part de capital attribuable aux premiers concernés n’est pas indiquée, alors qu’elle devrait être majoritaire ; tandis que le tiers-financement n’est possible que pour les sociétés agréées au titre du code monétaire et financier. C’est-à-dire… les banques, qui ont tué dans l’œuf l’intelligente mesure pour se conserver le monopole du crédit, inscrit, il est vrai, dans la loi, alors que le crédit, elles ne le distribuent plus qu’avec grande parcimonie. Concrètement, les collectivités ne pourront plus financer à des taux inférieurs à ceux des établissements bancaires, et les coopératives mettront des années avant de boucler leur plan de financement. Dans un pays qui dépense huit années pour ériger une seule éolienne, il ne faut après tout s’étonner de rien.
 
C’est bien dommage, car dès lors qu’elles se mettent à fabriquer du kWh, les sociétés de production locales, qui ont aujourd’hui un mal de chien à se financer, provoquent une transition culturelle très rapide : parce que l’on sait que l’on consomme d’abord ce que l’on produit, et que ce que l’on consomme est affiché en permanence au regard de ce que l’on produit, et de ce qu’il faudrait consommer pour être dans les clous, la consommation chute d’une trentaine de pour cent en moyenne. D’autant plus vite que l’électricité achetée ailleurs pour pallier les manques se paie beaucoup plus cher que celle que l’on produit.… L’affichage est en fait primordial. Or, Linky et autres compteurs intelligents n’afficheront rien. Le kWh restera virtuel et c’est bien là le problème de notre rapport à l’énergie.
 
La voiture électrique… mais où sont les transports quotidiens !?
 
Le projet de loi parle beaucoup des transports. Bravo ! Il est vrai qu’il compte pour la moitié de la facture d’énergie des ménages. Mais de transport, en fait, il n’y a rien si ce n’est le nouveau mantra du Corps de Mines (ingénieurs de la fonction publique) et des élus qui veulent faire jeune : la voiture électrique. Le projet de loi ne parle en fait que d’elle. Un réflexe conditionné pathétique. Car un bouchon en électrique ou en diesel, c’est toujours un bouchon, alimenté par des sources d’énergie qui restent à définir.
 
Croire que l’on fera baisser la pollution des villes et le budget des ménages consacré aux transports par la généralisation d’un véhicule très contraignant ailleurs qu’en zone dense (l’autonomie…), alors que les zones les plus denses font précisément la chasse à l’auto (le problème de la voiture, c’est d’abord sa prédominance sur la voirie), un véhicule « propre » dont l’empreinte écologique est comparable aux meilleurs véhicules essence d’aujourd’hui, c’est se foutre du monde.
 
Réduire notre consommation d’énergie implique en réalité de revoir en profondeur l’usage de la voiture. Favoriser, inciter le covoiturage, l’autopartage et la location de façon à mutualiser les coûts d’usage ou, tout du moins, à bien les afficher dans notre budget. Imposer la densification et l’intensification de l’habitat de façon à « fixer » les citoyens au plus près de leurs lieux de travail et de consommation (une évolution déjà constatée dans les zones périurbaines d’Ile-de-France, autour des zones d’aménagement concerté) ; construire des logements à moins de dix minutes à pied d’un transport en commun lourd.
 
Osons aussi réduire la vitesse de 10 kilomètres-heure sur toutes les routes pour une économie de kWh comparable à celle de l’isolation de tous les logements collectifs… mais au prix d’une catastrophe électorale, il est vrai.
 
Enfin, aider les logisticiens à passer de la route au fluvial, un moyen de transport massifié, performant et finalement très urbain. Leur modèle économique dépend d’aides publiques qui compensent en partie le coût artificiellement moindre du routier. En 2013, elles ont baissé de 30%. L’écotaxe, ils l’appelaient donc de leurs vœux… L’article 9 du projet de loi laisse supposer que les Certificats d’économie d’énergie (une mesure complexe de rémunération des donneurs d’ordre engagés dans une démarche de réduction des émissions de CO2 auprès de leurs clients) pourraient leur être attribués. Avec tous les camions que les artistes de la barge évitent de mettre sur les routes, il y aurait des sous à gagner. Mais ils hésitent à s’enthousiasmer…

Le Vériteur

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DENHEZ Frédéric

Journaliste et conférencier, spécialiste de l'énergie et des transports.
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