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Orientation professionnelle : les métiers ont-ils un sexe ?

Publiée le 08/03/2015 |
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Dans le choix des filières ou celui des métiers, les différences entre filles et garçons sont encore bien présentes, produits des stéréotypes de genre.
En France, de nombreux secteurs restent encore majoritairement féminins ou masculins : aux femmes la santé et le social, aux hommes les sciences et la production. En amont, les choix d’orientation des adolescents prédestinent ces disparités. Pourquoi observe-t-on de telles différences ? Certaines compétences sont-elles plus propres aux femmes ou aux hommes ?
 
Françoise Vouillot est enseignante-chercheure en psychologie de l’orientation et auteur de livre Les métiers ont-ils un sexe ? Elle explique que les choix d’orientation sont souvent dictés par les stéréotypes.
 
Les orientations professionnelles des filles et des garçons sont-elles encore très différentes ?
 
On constate de grandes différences dans les cursus scolaires empruntés par les filles et les garçons lors des paliers d’orientation, en troisième, seconde et terminale. Ces disparités se retrouvent ensuite dans le monde du travail, où s’exerce une ségrégation à la fois horizontale (femmes et hommes ne sont pas présents dans les mêmes branches) et verticale (la mixité n’est pas la même aux différents échelons hiérarchiques).
 
Dès la classe de troisième, un jeune a le choix entre deux cursus : la voie professionnelle et la voie générale. A ce stade, 41% des garçons sont orientés vers un lycée professionnel, contre seulement 31% des filles. En moyenne, les filles arrivent en troisième plus jeunes, ont moins redoublé et ont des résultats scolaires légèrement supérieurs, mais cela ne suffit pas à expliquer une différence de dix points. Il faut chercher dans les représentations : beaucoup de professeurs, de parents et mêmes de conseillers pensent que davantage de filière professionnelles conviennent plus aux garçons qu’aux filles : ce sont les filières de production. On imagine davantage les filles dans le tertiaire, le sanitaire et le social. Donc, à niveau égal, on hésitera moins à proposer à une fille d’entrer dans un lycée général, en lui prédisant un bac technique et tertiaire. Au sein des lycées professionnels, les filles ne sont donc que 12% dans les filières de production. Les garçons sont légèrement plus nombreux dans les filières tertiaires, mais la séparation reste importante.
 
A la fin de la classe de seconde, les garçons sont davantage orientés en voie technologique et les filles en voie générale, avec des différences visibles au sein de ces filières. La section littéraire comprend ainsi 79% de filles. Mais ce n’est pas parce que les filles s’y concentrent particulièrement – c’est même la filière qu’elle choisissent le moins – mais parce que les garçons ne la choisissent presque pas. Au sein des séries technologiques, les garçons vont plutôt vers les sciences et techniques industrielles et les filles vers celles du social ou du sanitaire.
 
Au moment du choix des études supérieures, les premières orientations ont déjà très largement anticipé sur ce qui se passera après le bac. On ne peut pas aller dans une classe préparatoire scientifique avec un bac L, alors qu’un bac S permet de s’orienter vers presque tous les domaines, y compris vers des études non-scientifiques. Les filles sont légèrement sous-représentées au niveau du bac S, mais elles sont plus nombreuses à y obtenir une mention. Pourtant, elles sont moins intéressées ensuite par les sciences dites "dures” : chimie, physique, mathématiques. Les chiffres varient d’une école à l’autre, mais elles ne représentent en moyenne que 27% des élèves ingénieurs en France. En revanche, elles s’intéressent énormément aux sciences du vivant : elles sont 75% en école vétérinaire, 60% en médecine et également très présentes dans les filières de biologie.
 
D’où viennent ces tendance d’orientation ?
 
Les causes sont à la fois psychologiques et sociologiques. L’orientation est une projection de soi, un enjeu identitaire important qui nécessite une estime de soi, un sentiment d’efficacité personnelle et de compétences. Or, les filles ont en moyenne moins confiance en leurs compétences dans les domaines étiquetés comme masculins. Elles déclarent volontiers être moins bonnes en mathématiques, en technique et ce sentiment d’incompétence fait partie de la panoplie de la féminité. A l’inverse, pour un garçon, énoncer être mauvais en maths et préférer les lettres est décalé, du moins actuellement (à une autre époque, les Humanités étaient vues comme masculines). Sous l’effet des stéréotypes de genre, les filles et les garçons se construisent dans des identités sexuées, dans le cadre de la féminité ou de la masculinité de l’époque et du lieu dans lesquels ils vivent.
 
On le voit encore aujourd’hui, la société est arc-boutée sur ces stéréotypes, comme si les différences biologiques avaient produit des compétences et des manières d’être différentes. Scientifiquement, ces théories ne tiennent pas la route : de nombreux travaux démontrent qu’il n’y a pas des cerveaux masculin et un féminin. En revanche, il y a bien des cultures masculine et féminine, prescrites aux enfants dès leur naissance. Les petits garçons et les petites filles sont traités différemment, ce qui fait qu’ils peuvent ensuite développer des tempéraments et des aptitudes différentes. Les filles sont plus sollicitées à la communication, à la compréhension de l’autre, à l’empathie, alors qu’on place plus les garçons dans la performance du corps et l’investissement de l’espace.
 
L’exemple le plus flagrant est celui des jouets. Ceux qui sont destinés aux garçons proposent souvent à l’enfant de partir d’éléments dont il faudra imaginer les formes qu’ils pourront donner, c’est le cas du fameux mécano. Cognitivement parlant, assembler des éléments, imaginer des volumes développe les connexions neuronales de la vision et de la motricité et fait travailler la création. Qu’on dise ensuite qu’à l’adolescence, les garçons sont plus aptes à imaginer et à manipuler des volumes ne réside que dans des questions d’entraînement. A l’inverse, les jouets destinés aux filles sont prêts-à-jouer et ils reproduisent ce qui se passe dans la sphère domestique. Ils sollicitent davantage la fonction symbolique et l’imitation. Mais, au final, les compétences supposées masculines et féminines restent surestimées : les grandes enquêtes Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) ne notent pas de grandes différences entre les filles et les garçons en ce qui concerne les mathématiques ou les sciences. En revanche, les différences sont plus importantes en ce qui concerne le langage : les filles sont plus performantes, parce qu’elles ont été plus entraînées à verbaliser et s’exprimer depuis l’enfance. D’ailleurs, lors d’une évaluation menée dans une école maternelle pour un programme européen, les enseignants m’ont dit s’être rendu compte qu’il appliquaient eux-mêmes des traitements différents. Lorsqu’un petit garçon tombait, ils lui disaient de ne pas pleurer, qu’il était courageux et le renvoyaient jouer. A l’inverse, lorsqu’une petite fille se faisait mal, elle était encouragée à exprimer sa douleur et ses émotions, quitte à en rajouter un peu et à se faire plaindre.
 
Comment déconstruire ces stéréotypes ?
 
Il ne s’agit pas d’interdire d’offrir des poupées et des landaus aux filles mais de les offrir aussi aux garçons et inversement avec les jouets “de garçons”. En faisant disparaître les normes, on offre aux filles et aux garçons un espace de création de soi bien plus important que le cadre circonscrit de la féminité ou de la masculinité. Contrairement à ce qu’on entend actuellement, l’égalité est un principe politique de gestion des sociétés humaines, mais elle ne rend pas identique. C’est même l’inverse : faire tomber les frontières crée beaucoup plus de différence puisque l’espace de projection est doublé pour chaque individu. Aujourd’hui, le degré de ressemblance est très fort entre les petits garçons entre eux et entre les petites filles entre elles, y compris physiquement et bien avant la puberté (donc avant l’apparition des caractères sexuels secondaires).
 
Les stéréotypes traversent tous les champs de la société : ce sont des caractéristiques psychologiques, des compétences qu’on attribue à tous les membres d’une catégorie. Ils sont très souvent appliqués de manière inconsciente. On pense encore qu’il y a des métiers où les femmes n’ont pas leur place, comme le bâtiment, la sécurité ou l’armée, parce qu’il ne semblent pas compatibles avec la nature féminine. Et symétriquement, on ne voit pas les hommes dans les métiers de la petite enfance, du soin aux personnes, des métiers de l’apparence du corps, parce qu’ils n’auraient pas les compétences requises pour s’occuper d’autrui. S’ils veulent s’y orienter, un soupçons d’homosexualité pourra peser sur eux, or l’hétérosexualité fait partie de la définition de la masculinité aujourd’hui. Ils vont donc rapidement s’autocensurer. A force d’être soumis aux stéréotypes, garçons et filles ne vont même pas penser à ces métiers qui ne leur sont a priori pas destinés : c’est l’autocensure.
 
Il faut donc rendre l’impensable pensable : ouvrir la conscience des garçons et des filles, les amener à s’informer sur ce à quoi ils n’auraient pas pensé pour voir si ça pourrait les intéresser. Il faut désexuer les champs de savoir, les activités professionnelles et les activités humaines tout court, à commencer par les tâches domestiques, la première inégalité. Dans les couples bi-actifs, les deux tiers du travail domestique sont accomplis par la conjointe. Or, les filles intègrent rapidement cette donnée et s’en plaignent rarement. Mais elles la prennent en compte lors de leur orientation professionnelle. Elles choisissent des stratégies de compromis, c’est-à-dire des filières ou des métiers qu’elles pensent compatibles avec leur rôle de femme adulte et de mère de famille. A l’inverse, quand on demande à des garçons, lors d’un entretien d’orientation, s’ils comptent fonder une famille, la plupart répondent que oui mais ils ne comprennent pas pourquoi on leur pose la question. Ils ne se projettent que dans leur avenir professionnel, alors que les filles imaginent leur avenir professionnel et personnel. On a une vision naturaliste où on imagine que les filles sont prédisposées à s’occuper de bébés. Mais cette caractéristique est humaine, il faut simplement qu’on arrive à déclencher la même chose chez les garçons.
 
Existe-t-il des initiatives pour favoriser la mixité des filières et des métiers ?
 
La première convention en faveur de la mixité, dont le slogan était “Les métiers n’ont pas de sexe” date de 1984. Plus récemment, on avait les ABCD de l’égalité, remplacés ensuite par un plan égalité de l’Education nationale qui comporte aussi un volet orientation. Une convention 2013-2018 a été mise en place et devrait recevoir des déclinaisons régionales et académiques, ce qui suggère des actions de formation et de sensibilisation. Au sein des entreprises, des labels “Egalité” existent depuis plusieurs années. Certaines se concentrent particulièrement sur la mixité dans les métiers techniques et ont des personnels délégués à cette question. On espère que ces initiatives porteront leurs fruits.
 
Ce sont les idées qu’il faut déconstruire, car les lois existent déjà. En France, l’arsenal législatif n’est pas faible mais il est très rare que des femmes y aient recours pour dénoncer une inégalité de salaire ou une injustice sur une évolution de carrière. Le défenseur des droits est également très peu sollicité sur les questions d’égalité entre hommes et femmes. Par exemple, on sait que la probabilité d’accès à la première scientifique n’est pas la même pour les filles et pour les garçons, et c’est une question pour laquelle il y a matière à recours. Sophie Latraverse, responsable juridique du défenseur des droits, expliquait justement que, s’il était possible de prouver qu’à dossier égal, la probabilité d’accès aux différentes filières n’était pas la même, des enquêtes pourraient être ouvertes.
 
L’école fonctionne encore avec beaucoup de discriminations dont même les enseignants n’ont pas conscience, parce qu’ils n’y sont pas sensibilisés. Les personnels de l’éducation doivent recevoir des formations pour comprendre ce qui, dans leurs pratiques, engendrent des discriminations. Lorsque les élèves qui tournent autour de la moyenne choisissent leurs filières, les filles s’auto-éliminent très vite du bac S parce qu’elles ne s’en sentent pas capables, et le conseil de classe va laisser glisser, alors qu’un garçon sera plus encouragé. A dossier égal, on n’offre donc pas les mêmes possibilités. Il ne s’agit pas d’obliger les élèves à changer leur choix, mais de leur dire qu’on serait d’accord, qu’on les pense capable de faire une autre filière s’ils le souhaitent. En ne le faisant pas, les enseignants sont complices d’auto-discrimination, il doivent pouvoir repérer ces processus d’auto-sélection et d’auto-censure. C’est d’ailleurs valable pour d’autres sources de discriminations : un élève issu d’un milieu modeste osera moins demander certaines sections.
 
Pour conclure, il faut insister sur le fait que la non mixité du travail et de l’orientation concerne autant les filles que les garçons. Il faut permettre aux filles d’avoir accès aux filières de sciences et techniques, mais aussi aux garçons d’aller vers le sanitaire et le social. Aujourd’hui, les orientations des garçons sont encore plus crispées, parce que la société leur renvoie l’image qu’il serait dévalorisant pour eux de faire ce que font les filles. Tout le monde est donc concerné par cette situation. L’égalité doit être un objet de priorité démocratique, économique et sociale pour qu’au final, on offre plus de libertés aux filles comme aux garçons.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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VOUILLOT Françoise

Enseignante chercheure en psychologie de l’orientation Auteur de livre "Les métiers ont-ils un sexe ?" Membre du Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes et du conseil d’orientation du Laboratoire de l’Egalité.
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