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Addiction : il ne faut pas culpabiliser les patients mais les soigner

Publiée le 23/01/2015 |
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Les personnes dépendantes sont souvent considérées comme faibles, manquant de volonté. Mais l’addiction est une maladie qui doit être soignée.
Alcool, cigarettes, drogues, mais aussi jeux ou écrans, l’addiction concerne de plus en plus de pratiques et de publics. Pourtant, les personnes qui en souffrent restent unanimement condamnées par la société, considérées comme faibles parce qu’elles n’ont pas « su résister » ou assimilées à des délinquants.
 
Pour Jean-Pierre Couteron, psychologue et président de la Fédération addiction, cette approche culpabilisante est vouée à l’échec. Il plébiscite une grande variété des parcours de soins pour accompagner les personnes dépendantes.
 
Quel est l’état des lieux de l’addiction aujourd’hui ?
 
Quand on parle d’addiction, on pense d’abord aux substances « historiques », comme l’alcool et le tabac, dont on sous-évalue d’ailleurs encore l’impact. Mais l’addiction concerne de nombreuses substances et pratiques. On voit notamment arriver de nouvelles façons de consommer l’alcool, comme le binge drinking et une forte augmentation des conduites addictives chez les jeunes, notamment avec le cannabis. Parallèlement, de l’autre côté de la vie, les personnes âgées souffrent d’addictions médicamenteuses.
 
En effet, il y a les drogues illégales, mais aussi les drogues légales. On pense souvent aux premières parce qu’on associe une certaine définition de l’addiction à la toxicomanie, mais ce n’est pas forcément synonyme. D’ailleurs, il y a des addictions ou plutôt des usages problématiques qui ne sont pas liées à des substances : les jeux de hasard, d’argent et de grattage ont par exemple beaucoup augmenté. On a même vu apparaître de nouveaux types d’"addictions" : les écrans, les réseaux sociaux, Internet… Ce sont des pratiques qui ne sont pas forcément graves en soit, mais certains adolescents peuvent perdre plusieurs mois de scolarité à cause d'elles, et ce n’est pas parce que ce n’est pas mortel que ce n’est pas un problème. Finalement, quand on met tout bout à bout, on se rend compte que la nébuleuse des pratiques et des comportements addictifs est très vaste.
 
Enfin, il y a une vraie nécessité de rappeler régulièrement les morts directement dues aux addictions. On n’y pense pas forcément mais beaucoup d’entre elles se cachent derrière des maladies ou des accidents : des cancers, des cirrhoses, des accidents de la route… qui trouvent tous leur origine dans les conduites addictives.
 
Combien de personnes les addictions touchent-elles ?
 
Ce n’est pas facile de donner une réponse à cette question, parce qu’il existe de nombreux comportements, du plus occasionnel au plus drastique. Une ancienne classification les divisait en trois stades : « usage », « usage à risque » et « dépendance ». Aujourd’hui, on a simplement un continuum qui va d’une dépendance simple à une dépendance majeure. Il y a donc les simples usagers, les cas médians qui perdent un peu le contrôle et les cas les plus graves.
 
Par exemple, je recevais hier un garçon de 13 ans qui joue à Minecraft. En soit, c’est loin d’être une pratique répréhensible, ce n’est pas un jeu violent ou sanglant, on pourrait se demander pourquoi ses parents l’ont conduit dans une consultation pour jeunes consommateurs. Mais il peut y jouer jusqu’à huit heures par jour, parfois jusqu’à quatre heures du matin, parce qu’il est en réseau.
 
Le cannabis est assez représentatif de ces différents niveaux de consommation. Dans certaines classes d’âge, à 17 ans par exemple, près de 60% de la population dit avoir expérimenté cette substance. Ça peut paraître effrayant mais ce qu’on entend par « expérimenter », c’est à partir d’un usage dans la vie, ce n’est pas grand-chose. Un taux de 60% montre que le produit est très présent, mais qu’il n’y a pas d’alerte. En usage régulier, le taux est déjà moins important, mais toujours à deux chiffres. Et pour l’usage quotidien, on n’est pas loin des 10% dans certaines classes d’âge.
 
Certains publics sont-ils plus susceptibles de souffrir d’une addiction ? Est-il possible de les
repérer ?

 
Il y a plusieurs paramètres qui peuvent faciliter l’addiction. D’abord, certaines personnes ont une vulnérabilité biologique : elles déclenchent une dépendance plus rapidement, sont plus vulnérables sur le plan physiologique. Le second facteur est le contexte psycho-familial, avec des troubles comme le manque de confiance en soit, la dépression... il y en a des pages. Enfin, il y a les phénomènes sociaux, la dimension culturelle. Par exemple, on sait qu’on a moins de risques de devenir accro aux jeux d’argent dans une société qui les diabolise. Aujourd’hui, on est dans un contexte où les sensations fortes sont valorisées et la notion de limites mal supportée. Il faut vivre très intensément, ça peut accentuer l’attractivité des drogues.
 
On essaie d’accompagner les jeunes, les familles, un peu plus tôt, tout en restant très prudents avec le dépistage précoce. On constate qu’il y a eu un rajeunissement des usages : les expériences qu’on fait aujourd’hui à 15 ans, la génération précédente ne les faisait qu’à 25 ans. L’adolescence est la période des expériences, c’est clairement celle où on a le plus de risques de rencontrer l’addiction. Mais le cerveau n’est pas encore terminé tout comme la construction de la personne. La consommation de cannabis n’aura pas le même impact à 25 ans, quand on est déjà bien intégré socialement, qu’on sait où on va, qu’à 15 ans, quand on se sent mal dans son corps, sa sexualité, sa scolarité, sa famille... La substance peut parfois être le seul aspect positif et quelqu’un arrive et nous fait la morale.
 
Le fait que les consommations commencent aussi tôt est un vrai problème de santé publique aujourd’hui. Il faut être plus clair sur les messages de prévention, arrêter de vouloir faire peur aux jeunes en agitant des menaces qui ne les concernent pas. Le cancer, les troubles psychiatriques sont très loin pour eux. A l’inverse, faire connaître les troubles des fonctions exécutives, les problèmes de mémoire peut être plus efficace. La prévention doit être pensée pour parler à l’expérience de l’adolescent, et pas à des schémas théoriques.
 
Comment prévenir l’addiction ?
 
Quand on a un comportement aussi répandu, qui va de la conduite la plus simple à la plus grave, il faut avoir des outils différenciés pour traiter la variété des problèmes et des intensités. L’idéal est un regroupement de professionnels qui peuvent intervenir dans des techniques de repérage précoce. Par exemple, un médecin de famille doit être capable de sonder rapidement la consommation d’un patient, en deux ou trois questions à la fin de la consultation. Ça ne guérira pas une personne dépendante mais ça peut mettre en alerte celle qui ne se rendait pas compte que son usage commençait à être problématique. C’est la même chose pour les professionnels de la santé scolaire ou du travail. Il faut former les professionnels de premiers recours et diffuser des outils pour améliorer la prise de conscience (voir le portail intervenir-addictions.fr). C’est le premier niveau.
 
Le deuxième niveau, c’est de créer de nouvelles façons de travailler avec un public médian. On parle de jeunes qui commencent à avoir une consommation problématique mais qui ne veulent pas se faire soigner. Il ne faut pas les considérer comme malades, alors que la plupart ne consomment que pour s’amuser ou parce qu’ils s’ennuient. Si on les reçoit en blouse blanche, avec des stéthoscopes, ils ne vont pas comprendre. C’est pour cette raison qu’on a créé les Consultations Jeunes Consommateurs (CJC). On parle avec eux, on leur demande ce qu’ils consomment et comment.
 
Ce matin, j’ai reçu un jeune de 17 ans qui consomme du cannabis. Au début, il était sur la défensive parce qu’il pensait que j’allais lui faire la morale. Quand il a vu que ce n’était pas le cas, il m’a expliqué dans quelles circonstances il fumait, en quoi ça le calmait, mais aussi que parfois il fumait plus qu’il ne le voulait et qu’il aimerait réduire à ces moments-là. Il était prêt à s’occuper de lui, de faire un pas dans la bonne direction, c'est déjà très bien ! On crée de nouveaux outils pour passer d’une position défensive à ce qu’on appelle une « alliance thérapeutique ». 
 
Comment traiter l’addiction, la maladie ?
 
Le dernier stade, c’est la maladie de l’addiction, qu’il faut soigner. A ce moment, ça ne sert à rien de dire à la personne de faire appel à la volonté : le principe de l’addiction, c’est que le système de volonté est cassé. Il ne faut pas culpabiliser les patients mais les soigner. D’abord, ils ont besoin d’un traitement médicamenteux, puis de psychothérapie pour travailler sur les émotions et les problèmes psychologiques qui ont pu accompagner l’addiction. Enfin, il faut une thérapie sociale pour réparer les phénomènes d’exclusion et de marginalisation qui ont pu en découler. Là encore, on essaie de développer les différents aspects du soin pour répondre au problème. Le traitement de l’addiction nécessite donc des équipes pluridisciplinaires qui font l’effort de travailler ensemble, sans s’opposer.
 
Les interventions doivent être ciblée sur la maladies, avec des outils à l’hôpital, des soins résidentiels, éventuellement des communautés thérapeutiques et des post-cures. Se défaire de certains comportements en quelques jours est impossible, il faut parfois s’enfermer plusieurs mois dans une communauté. Tous les parcours sont différents : certains passent dans des lieus collectifs après la désintoxication, d’autres qu’on cherche à sociabiliser avant de les faire arrêter. On ne fixe jamais l’abstinence comme obligation du traitement mais on essaie d’agencer les outils en fonction des personnes. Par exemple, pour les personnes à la rue, un programme existe qui s’appelle « avant le logement », inspiré du « housing first » anglo-saxon : le principe est de commencer par reloger les personnes pour ensuite réfléchir au sevrage. Ca marche beaucoup mieux qu’on ne l’imaginait. Avant, on utilisait le logement comme récompense à l’effort d’arrêter mais il faut savoir mettre les choses dans une logique différente. On revalorise d’abord la personne pour ensuite enclencher le processus d’arrêt à proprement parler.
 
Le débat sur les salles de consommation à moindre risque entre dans la même dynamique. Des milliers de personnes n’en ont pas besoin. Mais, pour les personnes qui sont dans la marginalité, dans l’exclusion, elles permettent une consommation moins destructrice et moins massive. Dans les faits, 30 à 40% d’entre elles se tournent ensuite vers des programmes de soins plus traditionnels. Et les autres ont moins de problèmes de santé à court terme.
 
Faut-il continuer à pénaliser la consommation ?
 
Il ne peut pas y avoir de société sans règles, et encore moins en ce qui concerne certaines substances. Mais il faut que ces règles soient basées sur la science et non sur l’idéologie. Les personnes en faveur de la dépénalisation du cannabis ne veulent pas permettre qu’il soit vendu aux mineurs et ils veulent que les consommateurs qui conduisent sous son emprise soient punis. Finalement, le traitement de cette substance se rapprocherait de celui de l’alcool, et le produit serait de bonne qualité et n’alimenterait plus les mafias. Les règles doivent s’adapter selon les âges et les produits, il y a des moments et des espaces. Symboliquement, je trouve intéressant que certaines villes suisses réfléchissent actuellement à restreindre l’accès à l’alcool, notamment le soir, et qu’elles envisagent en même temps une certaine façon de produire et de consommer du cannabis. Le but est de chercher le meilleur équilibre.
 
Aujourd’hui, on dépense des fortunes en frais de justice pour punir de simples consommateurs, on leur dit qu’ils sont des délinquants. Imaginons un fumeur de cannabis de 30 ans, qui est cadre, fait attention de ne pas conduire, organise sa petite autoproduction, ne vend pas aux mineurs et se contente de consommer le soir avec ses amis. Il doit se cacher parce qu’officiellement, il est un délinquant. L’autre image qu’on lui renvoie est qu’il est un faible qui n’a pas su résister, qui « n’avait qu’à dire non ». Encore une fois, l’addiction est une maladie et la première chose à dire au patient, c’est qu’il n’en est pas responsable. Sa responsabilité, en revanche, c’est celle d’organiser des soins, d’organiser la façon de s’en sortir.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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Fédération addiction

La Fédération Addiction s’est donné pour but de constituer un réseau au service des professionnels accompagnant les usagers dans une approche médico-psycho-sociale et transdisciplinaire des addictions.
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