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Jour noir contre le burn-out et le suicide des médecins

Publiée le 18/02/2014 |
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Les professionnels de santé sont de plus en plus touchés par les burn-out et les suicides. En réaction, ils organisent une journée noire le mardi 18 février.
De plus en plus en difficultés et remises en cause, les professions médicales sont particulièrement touchées par les burn-out – syndrome d’épuisement lié au stress du milieu professionnel – et les suicides. L'UFML (Union Française pour une Médecine Libre) a voulu attirer l'attention sur ce phénomène.
 
Connu et étudié – depuis seulement le début des années 2000 en France mais des décennies dans le monde, il est peu pris en considération et rarement évoqué, à l'heure où les pressions de toutes sortes sur la profession se multiplient. Le mardi 18 février a donc été déclaré journée noire pour les médecins : nous manifestons devant le ministère de la Santé et recouvront notre plaque d’un voile noir.
 
Un taux de mortalité 2,5 fois plus élevé chez les professionnels de santé
 
La première grande étude sur ce sujet paraît en 1963, elle est danoise et porte sur 25 années d'observation. La première étude française paraît quant à elle en 2003. En 2002, sous l'impulsion du docteur Leopold du Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins (CDOM) du Vaucluse, et après l'observation d'un taux de suicides anormalement élevé, débute une étude nationale. Elle démontre que les suicides représentent 14% de la mortalité entre 30 et 60 ans chez les professionnels de santé, contre 5,8% dans la population générale, soit un taux 2,5 fois plus élevé. La Caisse Autonome de Retraite des Médecins de France (CARMF) lance alors, conjointement avec le Conseil National de l'Ordre des Médecins, une étude prospective à partir de 2008.
 
En matière de décès, la difficulté tient au recueil des données. Comme cette étude fait appel à la déclaration volontaire des familles, certaines données peuvent ne pas être complètes, le motif de « suicide » risquant, selon les contrats d’assurance-décès, de pénaliser les familles. Pourtant, et malgré ce risque de sous-évaluation, le taux de suicide dépasse largement celui de la population générale.
 
25% des médecins généralistes exposés au burn-out
 
Depuis lors, les rapports se succèdent, aux niveaux départemental, régional, national ou international, et par spécialité. Si les chiffres peuvent légèrement varier, les résultats sont constants, confirmant ce qui est plus qu'une tendance, dans une relative indifférence des pouvoirs publics et des médias.
 
En amont du suicide, les différentes enquêtes menées sur le syndrome de burn-out montrent qu'environ 25% des médecins généralistes et près de 30% de chirurgiens y sont exposés, mais avec de grandes variations inter-régionales. Par ailleurs, le taux assez faible de réponse à ces études les rend parfois difficilement interprétables. Mais ce faible taux a justement une signification : le peu d'intérêt que les médecins portent à leur propre santé et surtout leur santé mentale. Le taux de suicide le plus élevé se trouve chez les médecins généralistes, les anesthésistes, les psychiatres et les ophtalmologistes. Les femmes sont cinq fois plus touchées par ce fléau.
 
Les causes « intrinsèques » à la profession : entre conscience professionnelle et surinvestissement émotionnel
 
Les causes peuvent être inhérentes à la nature même du métier et à ses conditions d'exercice ou d'ordre personnel. Les causes intrinsèques expliquent une part presque incompressible et toujours importante du suicide dans les métiers de la santé, de tous temps et en tous pays. Les médecins sont confrontés à la maladie et à la mort, donc à l'échec permanent.
 
La frontière entre la conscience professionnelle et le surinvestissement émotionnel ou compassionnel est toujours floue, avec son lot de culpabilisation, de dépression, de dévalorisation et d’anxiété. Cette situation est aggravée par le fait que les médecins ont toujours du mal à se considérer comme « patients potentiels » et ne demandent généralement pas d'aide.
 
Les causes « extrinsèques » : des conditions de travail de plus en plus difficiles
 
Les causes extrinsèques sont davantage liées aux contraintes d'exercice et c'est dans leur analyse qu'on trouvera sans doute la cause de l'inflation actuelle de ces comportements. De façon intuitive, il est aisé d'incriminer la charge croissante de travail – augmentation de la demande de soins, allongement de la durée de vie, baisse de la démographie médicale – qui génère des durées de travail hebdomadaires excessives. Il n'est pas rare que les semaines dépassent les 70 heures unanimement reconnues comme une « ligne rouge ». Et, si les internes ont enfin obtenu les repos de garde, rien de tel n'est prévu chez les médecins libéraux et les seniors, pas plus que n'est reconnue la « pénibilité du travail ».
 
Outre l'épuisement, ces comportements représentent un risque pour la qualité des soins, comme cela a été bien démontré dans de nombreuses études. A qualité diminuée, risque augmenté, et ce sont alors les mises en cause juridiques qui conduisent les praticiens au suicide.
 
Les racines du mal : le décalage entre le soignant et son environnement de travail
 
De nombreuses études ont été réalisées et les résultats analysés selon des modèles sociologiques, permettant de mieux comprendre les racines du mal. Ainsi, une étude menée en 2007 auprès de généralistes libéraux de la région PACA établit, de façon concordante avec de grandes études internationales, que le risque d'épuisement professionnel est d'autant plus grand qu'il existe des déséquilibres importants entre la personne et son environnement de travail, principalement lorsque ces déséquilibres portent sur la charge de travail, la latitude décisionnelle, la reconnaissance, la perte de liens positifs avec les confrères, la perte de respect dans la société ou les valeurs, par exemple des conflits internes dans le domaine de l'éthique.
 
A l'heure actuelle, les nouveaux impératifs de l'exercice du métier entrent de plus en plus souvent en conflit avec ces éléments et les « voyants » sont au rouge : accroissement de la charge de travail, suradministration d'un médecine normée où la latitude décisionnelle se réduit dangereusement, perte de la reconnaissance de la société mais aussi remise en question des compétences, connaissances et même du rôle du médecin par les patients et les institutions, transformation de la relation patient-soignant, culture de la faute, dépossession de certaines valeurs éthiques ou exigence de comportements en inadéquation avec les valeurs des praticiens.
 
Un manque de reconnaissance sociale des soignants
 
Ce qui est ici en jeu est le manque de réciprocité sociale, dans un modèle du type « efforts-récompenses », comme celui de Siegrist. Les efforts importants consentis par les professionnels pour respecter les « consignes », « normes », « contraintes » ou « recommandations » ne se retrouvent plus récompensés ni par la reconnaissance sociale, ni par les rémunérations, ces deux facteurs se trouvant en diminution constante depuis des années.
 
Ces déséquilibres peuvent atteindre le niveau de rupture lors de mises en cause du médecin, soit judiciaire dans le cadre d'une plainte, soit financière par l'incapacité à faire face à des  cotisations ou charges croissantes. C'est alors qu'un événement personnel – conflit familial, divorce, maladie – précipite le passage à l'acte.
 
Les métiers de service plus touchés par les suicides
 
D'autres professions sont touchées de plein fouet par les suicides, même si les professions de santé tiennent la première et peu enviable place (voir le rapport en lien à droite de ce texte). Alors que le taux moyen en France est de 16,2 suicides pour 100 000 habitants, il est de 35 pour 100 000 chez les policiers et de 39 sur 100 000 chez les instituteurs. Le point commun de ces professions ? Ce sont des métiers de service. Si l'on s'en tient au modèle de Sigfried, on peut supposer que ce sont des déséquilibres comparables entre réalités d'exercice et satisfactions professionnelles qui conduisent à ces taux effarants, témoins encore de ce manque de réciprocité sociale, autrement dit, la marque d'une « ingratitude » préoccupante de la société.
 
Les agriculteurs, enfin, représentent une population fortement touchée par les suicides, chez lesquels on peut incriminer surtout l'isolement et la précarité financière. Les médecins sont de mauvais malades, on le sait bien. Il est donc nécessaire de prendre en compte ces différents éléments afin d'apporter une réponse : dépister les burn-out et pouvoir les prendre en charge.
 
Les médecins : de mauvais patients
 
Mais alors même que la protection sociale est au cœur des réformes successives subies par la profession, relevons que c'est justement ce défaut de protection sociale pour les médecins qui est souvent à la source du problème : il est difficile pour un médecin de s'arrêter de travailler, plus encore pour un motif « psychologique ». Les suicides touchent aussi bien hospitaliers que libéraux. Pire, dans les hôpitaux, le sujet est quasi-tabou.
 
Malgré quelques efforts consentis sur les congés maternité, les recours des médecins en cas de souffrance sont très réduits, ils ne consultent pas volontiers et se croient souvent capables de s'auto-médiquer, tombant plus souvent dans une addiction aux psychotropes, que dans une prise en charge thérapeutique. Par ailleurs, et c'est peut-être le plus grave, un certain nombre de praticiens répondent à l'épuisement professionnel par une hyperactivité, admise dans le milieu grâce à une « culture de l'endurance », où les symptômes restent longtemps masqués, jusqu'à l'incident de trop.
 
Des prises en charge à l’international
 
Le Conseil de l'Ordre a mis en place une structure de réponse aux demandes d'aide des collègues, particulièrement en cas d'addiction. Mais, au vu des taux de suicide, le recours est loin d'être suffisant. C'est bien en amont qu'il faudrait agir : visites médicales, amélioration de la prise en charge sociale, arrêt de la campagne de dénigrement systématique de la profession, mise en place d'aide pour faire face à l'accroissement de taches professionnelles en dehors du soin. Le médecin n'est pas un patient comme les autres.
 
Le problème se pose dans d'autres pays, qui y répondent de diverses manières, mais toujours avec une attention particulière pour une population dont l'accès aux soins paraît finalement diminué. L'Espagne a mis au point un programme spécifique d'aide au médecin surmené, avec des unités d'hospitalisation dédiées. La Grande Bretagne a développé des centres de consultations dédiés aux médecins, tandis qu'au Canada existe un réseau dédié aux praticiens en difficultés, animé par des psychiatres avec des « groupes de soutien ». Dans ce domaine, la France a donc un retard considérable.
 
La solution : une redéfinition du rôle du soignant dans la société
 
Outre cette prise en charge, il faut aussi définir un nouveau contrat entre le médecin et la société, une redéfinition des rôles, des droits et des devoirs de chacun, avant que ce phénomène, qui est déjà loin d'être marginal, ne devienne assimilable à de la non-assistance à personne en danger, avec d'incalculables conséquences sur la qualité des soins dans notre pays.
 
Un médecin malade est un médecin inefficace voire nuisible pour les patients, c'est un problème de santé publique qui ne doit pas être occulté et doit être prévenu mais aussi pris en charge à la hauteur des enjeux de sa mission de service. Un médecin qui se suicide, outre le drame humain, est un drame sanitaire, avec la mise en péril de sa patientèle, de ses collègues et de son équipe.
 
Le silence a assez duré.

Le Vériteur

Photo du Vériteur

THIERS-BAUTRANT Dominique

Vice-Présidente de l'Union Française pour une Médecine Libre
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