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Prévenir la pédophilie dans les clubs sportifs

Thème : Sport, Violence, Enfance
Publiée le 24/03/2015 |
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Pour éviter les risques de violences pédophiles dans les clubs sportifs, l’association a opté pour une sensibilisation globale.
L’association « Colosse aux pieds d’argile » a pour missions la prévention de la pédophilie, dans le milieu très spécifique du sport. Sébastien Boueilh, son président, a lui-même été victime de violences sexuelles à l’adolescence. Il explique comment sensibiliser les clubs, les entraîneurs, les enfants et les familles aux risques pédophiles.
 
Quelle est l’origine du Colosse aux pieds d’argile ?
 
L’origine de l’association, c’est mon histoire. J’ai été violé de 12 à 16 ans en milieu familial. Je n’ai pu en parler que 18 ans après. Après trois ans et demi d’enquête et trois jours de procès aux Assises de Mont-de-Marsan, mon agresseur a été condamné à dix ans de prison ferme. Pendant les quatre nuits blanches du procès, je n’ai fait que réfléchir à une façon d’aider les victimes et surtout de protéger les futures victimes potentielles.
 
En tant qu’ancien rugbyman, j’ai décidé de m’intéresser au milieu sportif, parce que rien n’y était fait. Quand j’étais moi-même joueur, nous étions deux dans la même équipe à être victimes du même pédophile. Les membres de notre club ont bien vu que notre comportement avait changé : on était plus agressifs, on se battait en dehors du stade, on buvait trop en troisième mi-temps (à 13, 14 ans !). Mais ils n’ont rien fait. Ils étaient même contents qu’on soit devenus plus agressifs parce qu’on effrayait plus l’adversaire. S’ils m’avaient posé des questions, peut-être que je leur aurais dit ce qui nous arrivait.
 
Longtemps après, quand je partais en tournoi pour voir mes petits cousins jouer, beaucoup de choses n’avaient pas changé, les gamins du club se douchaient encore avec les entraîneurs. Et, deux ans après le lancement de l’association, il s’avère effectivement que c’est un milieu propice à ce genre de problématiques : sur les 600 témoignages que j’ai reçus, 200 concernent le milieu du sport.
 
Comment intervenez-vous auprès des clubs sportifs ?
 
Tout club qui s’engage reçoit une prévention. On vient sensibiliser les éducateurs à ne pas se mettre en danger et à protéger les enfants par des règles simples : ne pas s’isoler avec un enfant, être toujours à deux éducateurs dans les vestiaires, ne pas se doucher avec les enfants, bien fermer la porte des vestiaires pour éviter les voyeurs, faire respecter certaines règles aux parents…
 
On des exemples où des éducateurs ont été accusés à tort. Par exemple, pendant une douche, un enfant a glissé et a touché le sexe de l’éducateur sans le faire exprès : la mère l’a accusé de pédophilie, dans un petit village, et il a fait une tentative de suicide. Dans un cours de judo, un entraîneur a emmené une jeune fille dans les vestiaires pour lui soigner la cheville. Comme il l’avait un peu disputée lors de l’entraînement, elle a voulu se venger en l’accusant d’attouchements – elle a retiré ses propos dès qu’il a été question de porter plainte. Dans ces deux cas, si le premier éducateur n’avait pas pris sa douche avec les enfants, si le deuxième avait été accompagné, il n’y aurait jamais eu de problème. Il faut également faire en sorte que les parents qui entrent dans les vestiaires ne s’occupent que de leur enfant : on a déjà eu le cas d’un père qui, quand il faisait les lacets de sa fille, en profitait pour toucher les fesses des autres. Pour le club, le but est de se protéger lui, ses éducateurs et les enfants.
 
On apprend également aux éducateurs à avoir un œil vigilant et à détecter un changement de comportement chez un enfant victime, de pédophilie comme d’autres violences, pour lui en parler. Il faut être attentifs à toutes sortes de signes : baisse des performances, agressivité ou isolement soudains, prise de drogues et d’alcool, auto-mutilation, perte ou prise de poids… Mais aussi quand on a un enfant qui se met à parler beaucoup de sexe, ou qui arrive très tôt à l’entraînement et en repart très tard parce qu’il repousse l’échéance pour rentrer chez lui.
 
Comment sensibiliser les parents et les enfants ?
 
Tout enfant licencié dans un des clubs engagés reçoit un guide (pour les 5-10 ans ou pour les 10-15 ans). Pour les 5-10 ans, il s’agit d’un quizz à ramener à la maison et à faire avec les parents. En fonction des réponses que donne l’enfant, on voit s’il est capable de reconnaître une situation à risques. Par exemple, la première question est une mise en situation : « J’arrive en avance à l’entraînement et j’attends mes copains. Un adulte me dit qu’il a perdu son chien et me demande de l’aider à le chercher ». La plupart des enfants répondent dans un premier temps qu’ils refuseraient et préviendraient un responsable sportif… Mais quand on leur demande leur réaction si l’adulte en question est une femme, ils changent d’avis ! Or, 7 à 10% des pédophiles sont aujourd’hui des femmes.
 
Pour les 10-15 ans, on s’est vite rendu compte qu’ils prenaient ce quizz à la légère. Mais, ils ne parlaient pas pour autant de cette problématique à la maison et à l’école et faisaient d’importantes confusion, par exemple entre pédophile et « pédé » ou en pensant que seules les femmes pouvaient être victimes de viol. Le but était de leur apprendre ce qu’était un viol, une agression sexuelle. On leur explique aussi comment se défendre et on les sensibilise sur des techniques d’approche des pédophiles (via les jeux en ligne, les réseaux sociaux ou Internet d’une manière générale). Ces livrets ont vraiment du succès : on en a distribué 10 000 l’an dernier, et le but est d’arriver à 40 000 cette année.
 
Comment intervenez-vous auprès des victimes ?
 
Après le procès, je me suis entouré de professionnels pour aider les victimes – psychologues, avocats, gendarmes. Dans un premier temps, je leur permets de libérer leur parole. On discute tout simplement, mais je leur explique que moi aussi, je suis victime, que je suis au même niveau qu’elle. J’imagine qu’en tant qu’homme, ancien rugbyman donc assez baraqué, arriver à parler du fait que j’ai été violé leur donne confiance. En général, elles me contactent via Facebook ou le numéro de l’association. Pour l’instant, ce sont 70 personnes qui n’avaient jamais pu en parler qui m’ont contacté, des victimes âgées de deux ans et demi à 67 ans.
 
Ensuite, je les oriente. On a une victimologue qui travaille sur Dax et peut faire des consultations par Skype. Si la personne préfère avoir une conversation en face à face, on trouve un victimologue dans son secteur. J’aimerais également les accompagner dans une démarche juridique, mais l’idée de porter plainte est très difficile pour elles parce qu’elles ont peur de la confrontation. Sur les 70 personnes dont je parlais, seules trois ont porté plainte.
 
Quelle sera la prochaine étape de l’association ?
 
Notre but est que l’association soit reconnue d’utilité publique. Pour cela, il faut trois ans d’ancienneté, 200 adhérents (on en est à 100) et beaucoup d’argent. On veut tripler notre budget pour arriver à 50 000 euros de fonds de roulement : on doit payer nos déplacements, nos interventions, le téléphone, l’impression de nos fascicules et, bientôt, deux emplois civiques à plein temps qui s’occuperont de mettre en place des actions spécifiques dans le handisport, où les victimes sont encore plus vulnérables.
 
On ne veut pas demander d’argent aux clubs pour notre intervention : le sujet est déjà tabou, ça les freinerait encore plus. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir s’engager avec nous, dans l’omnisport, dans le rugby (la Fédération française a été la première à s’engager) et même des parents font des démarches pour que le club de leurs enfants nous rejoignent.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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Colosse aux pieds d'argile

« Colosse aux pieds d’argile » est une association de loi 1901 à but non lucratif créée en 2013 par Sébastien Boueilh.
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