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Pêche en eaux profondes : le poids des lobbies industriels

Publiée le 06/01/2015 |
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Révélée par NOUVIAN Claire |
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Dans le débat sur le chalutage profond, les lobbies industriels sont prêts à tout, y compris à faire passer cette pratique pour de la pêche durable.
Un piège dans lequel la ministre de l’Environnement elle-même semble être tombée.
 
En novembre, nombreux sont ceux à avoir relevé le « grand écart » de Ségolène Royal sur la pêche en eaux profondes. A quelques semaines d’intervalle, la ministre posait tour à tour aux côtés de scientifiques défenseurs des océans et des membres de Blue Fish, principal représentant de la pêche industrielle.
 
Pour les ONG, ce positionnement est symptomatique du rôle joué par les lobbies qui multiplient les actions pour bloquer le débat sur le chalutage profond. Laure Ducos, membre de l’association BLOOM, décrit ce « House of Cards de la pêche profonde ».
 
Suite à la rencontre de Ségolène Royal avec l’association Blue Fish, BLOOM a déclaré que la ministre était tombée « dans le traquenard des lobbies ». Pourquoi ?
 
En novembre, Ségolène Royal s’est rendue à Lorient où elle s’est vue remettre un trophée de la pêche durable par Blue Fish, un lobbie industriel qui défend le chalutage profond et les intérêts industriels. Elle a déclaré vouloir les féliciter pour leur activité grands fonds. Mais, en termes de chalutage profond, aucune avancée n’a été mise en place.
 
La ministre de l’écologie avait pourtant fait un pas contre cette pratique. En juillet dernier, elle avait fait publier les chiffres de l’Ifremer sur le chalutage profond que les ONG réclamaient depuis 2009 (1). En octobre, elle avait envoyé le tweet : « Il faut arrêter le chalutage en eau profonde, c’est clair. » Nous sommes donc très étonnés.
 
En tant que ministre, elle est probablement soumise à des pressions de la part de différents groupes. On ne peut rien affirmer mais on peut imaginer qu’elle a voulu apaiser les tensions. Son positionnement n’est pas clair et elle perd en crédibilité. Dans un journal de France 2, un journaliste lui demande à deux reprises si elle est « contre le chalutage profond », elle répète « Je ne suis pas pour » (2). Pourtant, elle apporte un soutien clair à une association qui défend ces intérêts.
 
Blue Fish a évoqué une limite de 800 mètres de profondeur pour légitimer le chalutage profond. Qu’en est-il ?
 
Cette limite renvoie à un engagement d’Intermarché qui date de décembre 2013 : le groupe s’était engagé à ne pas chaluter au-delà de 800 mètres à partir de 2015. A cette époque, nous avions salué cet engagement. Nous attendons de voir cette mise en place comme un premier pas.
 
Mais, concrètement, cette limitation ne change pas la problématique du chalutage profond. Certes, ce type de pêche peut aller jusqu’à 1800 ou 2000 mètres de profondeur, mais son impact sur l’environnement est déjà énorme à 400 mètres, dès que les filets raclent les fonds marins. Limiter le chalutage profond à 800 mètres ne permettrait donc en aucun cas d’en faire une pratique de pêche durable. De plus, très peu de chalutiers sont concernés par cette limite : la plupart pêchent déjà au dessus de 800 mètres de profondeur.
 
Quelles actions les lobbies de la pêche industrielle mènent-ils contre l’interdiction du chalutage profond ?
 
L’association BLOOM a été créée en 2004 pour la conservation marine, mais le combat contre les lobbies de la pêche industrielle ne s’est vraiment concrétisé que lors du Grenelle de la Mer de 2009. Tous les acteurs de la pêche – élus, associations, pêcheurs, industriels, etc. – ont été réunis et les grands groupes ont compris l’impact des ONG.
 
A partir de 2009, ils ont donc commencé à s’organiser, notamment en associations, pour lutter contre les ONG environnementales. Blue Fish n’a été créée qu’en 2013 mais son président, Olivier Le Nézet, est depuis perpétuellement sur le devant de la scène. Ces lobbies ont mené de nombreuses attaques, c’est presque un thriller politique ! (3)
 
            Des opérations de décrédibilisation des ONG
 
Leur plus gros coup, mais aussi le plus ridicule, est la sortie d’un rapport visant à dénigrer les ONG. Il est basé sur une sorte de théorie du complot selon laquelle les associations de défense des océans seraient à la solde d’ONG américaines financées par les lobbies du pétrole. Cette théorie vient du fait que BLOOM est en partie financé par l’ONG américaine PEW et que, à son origine, cette dernière avait notamment été fondée par d’anciennes familles exploitant l’industrie du pétrole. Mais aucun lien n’existe plus aujourd’hui et Claire Nouvian et tous les membres de BLOOM se sont engagés à se détacher immédiatement de la PEW s’il y avait le moindre soupçon sérieux.
 
Ce rapport avait été commandé par Audélor, l’agence d’urbanisme de Lorient, elle-même financée à 90% par la mairie de la ville. Pour rappel, l’association Blue Fish est aujourd’hui rattachée aux mêmes entités – Lorient étant un port stratégique pour la pêche industrielle (1).
 
            Des élus en situation de conflit d’intérêts
 
De nombreux responsables politiques, élus aux niveaux local, national ou européen, sont en situation de conflit d’intérêts. Le maire de Lorient lui-même, Norbert Métairie, est membre de l’association Blue Fish. L’ancien ministre de la Pêche, Frédéric Cuvillier (remplacé par Alain Vidalies en août 2014), est le maire de Boulogne-sur-Mer, une ville-clef du chalutage en eaux profondes. Certains élus bretons et députés européens, comme Alain Cadec (UMP) et Isabelle Thomas (PS), siègent à la commission de la pêche. En décembre 2013, lors de la discussion autour de l’interdiction du chalutage profond, ils ont tout fait pour faire échouer le projet et ont appelé à voter contre.
 
Malheureusement, en septembre, c’est Isabelle Thomas qui a été nommée rapporteure du dossier de la pêche profonde, au sein de la commission de la pêche du Parlement européen. Concrètement, il ne dépend donc que d’elle que ce dossier avance ou non. Normalement, les députés signent une charte à leur entrée en fonction dans laquelle ils s’engagent à défendre les intérêts européens. Ici, Isabelle Thomas se positionne, non en faveur des intérêts européens ou même nationaux, mais pour les intérêts économiques bretons.
 
            Des recherches d’Etat en faveur du chalutage profond
 
L’Ifremer (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) avait publié il y a quelques temps un papier qualifié de « pédagogique » défendant le chalutage profond comme une pratique durable. Cet article n’était pas solide, il n’avait d’ailleurs pas été publié de manière scientifique, c’est-à-dire dans des revues spécialisées après relecture par des pairs, mais était simplement présent sur le site de l’organisation. Heureusement, lorsque le président de l’Ifremer a changé, cet article a été retiré et désavoué. Les vrais chiffres du chalutage profond, accablants, ont été publiés à l’été 2014, alors que nous les réclamions depuis cinq ans.
 
En tant qu’institut d’Etat, l’Ifremer s’inscrit dans l’histoire compliquée de l’après-guerre, où il a fallu élargir à tout prix les ressources alimentaires. Lorsque les réserves de poissons les moins profonds ont été épuisées, l’organisation a aidé les industriels de la pêche à développer le chalutage profond. Il est donc difficile aujourd’hui de dénoncer cette pratique. En revanche, plus de 300 scientifiques ont signé l'appel de BLOOM contre le chalutage profond.
 
            Faire passer le chalutage profond pour une pratique de pêche durable
 
Les lobbies de la pêche industrielle ne cessent de grossir et organisent énormément d’actions. Ils se donnent une bonne image en axant leur communication sur la pêche durable. En novembre dernier, ils ont par exemple organisé le salon de la pêche durable à Paris. Ils essaient de faire passer certaines pratiques, comme le chalutage profond, pour durables alors qu’elles ne le sont pas du tout. Bientôt, une nouvelle problématique va se poser : celle des labels. Certaines organisations vont défendre des pratiques qui ne sont pas durables, il faudra le surveiller de près.
 
Défendre la pêche durable, c’est protéger les ressources et cette problématique concernent avant tout les pêcheurs artisans. Ils sont nombreux à nous soutenir. Certains ont travaillé sur les chalutiers et ils ont vu les dégâts et le gâchis qu’ils faisaient. Ils se rendent bien compte que les lobbies de la pêche industrielle ne défendent pas du tout leurs intérêts.
 
Quelle est la situation de ce dossier aujourd’hui ? Quels sont les projets de BLOOM pour l’année 2015 ?
 
Le groupe des Verts a déposé un projet de loi à l’Assemblée nationale pour faire interdire le chalutage en eaux profondes en France (4). Faute d’avancer au niveau européen, le dossier pourra donc peut-être se débloquer en France. Au niveau de l’Union Européenne, on attend de voir le positionnement de la nouvelle présidence lettone, face à l’influence d’Isabelle Thomas.
 
Dès décembre 2013, des enseignes de la grande distribution, comme Carrefour et Casino, s’étaient engagées à ne plus commercialiser de produits issus du chalutage profond. Le grand absent reste Leclerc, qui n’a jamais donné de réponse à notre sollicitation. La prochaine étape est de ressortir un guide de supermarchés, classés en fonction de leurs pratiques environnementales.
 
Notre grand projet de 2015, en plus de continuer à travailler sur les textes français et européens, est la création d’un observatoire de l’allocation des fonds publics et privés dans la pêche. Aujourd’hui, le chalutage en eaux profondes ne fonctionne que grâce à la subvention des fonds publics ! D’après les chiffres de l’Ifremer, cette pratique ne génère que quelques dizaines d’emplois et ne rapporte aucun bénéfice. On paye donc le poisson deux fois : une première par le biais des fonds publics et une seconde quand on l’achète.
 
C’est le groupe Intermarché qui fait une énorme marge sur cette pratique, pas les petits pêcheurs. Nous ne sommes pas des environnementalistes extrémistes comme certains se plaisent à nous qualifier : nous voulons avant tout protéger les ressources de la surexploitation, pour le futur des pêcheurs artisans. La pêche industrielle dessert les intérêts des pêcheurs artisans.
 
C’est la raison pour laquelle nous souhaitons l’instauration de la transparence des subventions aux lobbies industriels et une pêche réellement durable.
 
Propos recueillis par Marine Périn
 
 
 
Notes
 
(1) Voir la Vérité de BLOOM « Pêche en eaux profondes : « C’est désormais un scandale éthique » » : /claire-nouvian/peche-en-eaux-profondes-c-est-desormais-un-scandale-ethique/872
 
(2) Voir le reportage de France 2 : blog.francetvinfo.fr/oeil-20h/2014/12/17/video-peche-intensive-le-grand-ecart-de-segolene-royal.html
 
(3) Voir le documentaire réalisé par BLOOM « INTOX Enquête sur les lobbies de la pêche industrielle » : youtube.com/watch?v=nGo69qwRBmc

(4) Voir la proposition de Laurence Abeille : assemblee-nationale.fr/14/propositions/pion2166.asp 

Le Vériteur

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NOUVIAN Claire

Claire Nouvian est une environnementaliste qui lutte contre l’exploitation des océans dans le monde. Elle œuvre à sensibiliser le grand public et les autorités aux problèmes posés par l’exploitation d’espèces et de milieux marins vulnérables tels que les requins et les océans profonds. Elle est u...
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