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« Appeler les Baumettes un "club de vacances", c’est un scandale »

Publiée le 07/01/2015 |
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Révélée par DES BAUMETTES Bruno |
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Bruno a été incarcéré aux Baumettes. Il témoigne d’une réalité carcérale inhumaine, bien loin du « club de vacances ».
La page Facebook « MDR o baumettes », présentant des photos de détenus exhibant billets, drogue et téléphones au sein de la prison, a suscité de vives réactions. Médias et politiques ont tenu à faire le point sur les moyens de l’administration pénitentiaire, pendant que certains commentateurs ont comparé les Baumettes à des « clubs de vacances ».
 
Bruno a été incarcéré trois mois et demi dans cette prison. Il réagit à la violence de ces commentaires en racontant la réalité carcérale.
 
Les photos montrent des détenus tenant des billets, de la drogue… Est-ce représentatif de ce qui se passe derrière les barreaux ?
 
Bien sûr qu’il y a de l’argent qui circule, même si ce n’est pas légal. Et les détenus qui fument des joints, c’est aussi une réalité, mais ce n’est pas nouveau. Il y a autant de shit aux Baumettes que dans certaines cités mais les surveillants ferment les yeux sur les trafics. Comme ça, les détenus sont plus relaxés et calmes. Et si ça ne suffit pas, c’est l’administration pénitentiaire elle-même qui fournit des cachets, c’est aussi de la drogue et il y en a autant que vous voulez ! Quand je me suis retrouvé aux Baumettes, j’ai vécu ce qu’on appelle un choc carcéral et j’ai demandé à voir un psychiatre. La première question qu’il m’a posée, c’était si je voulais qu’il me donne des cachets. D’ailleurs, il y a même des trafics de ces cachets dans la prison !
 
J’imagine qu’on peut trouver de tout aux Baumettes… Par contre, je n’ai jamais vu de vraies armes. Des armes artisanales, fabriquées avec des fourchettes ou des lames de rasoir, oui, mais pas de vraies armes à feu ou des crans d’arrêt. Les règlements de compte auxquels j’ai assisté, c’était à coups de poings, ou à la rigueur, de pierres. Mais je n’y suis resté que trois mois et demi, je suppose qu’il peut y avoir des choses plus graves.
 
Les photos, et le fait même qu’elles existent, témoignent également de la présence de téléphones portables en prison…
 
Bien sûr ! Dans les prisons, et en particulier aux Baumettes, il y a des portables ! Ceux qui en ont les utilisent ou monnaient leur utilisation, c’est une pratique courante. Ils s’accroupissent dans un coin, dans un « angle mort » de la cour et téléphonent. Je ne sais pas si on peut appeler ça se cacher.
 
C’est censé être interdit et on peut imaginer qu’ils installent des brouilleurs… Mais ce n’est pas la question. Aujourd’hui, l’utilisation des téléphones et des smartphones, c’est le quotidien des gens, en particulier des jeunes. Ils sont nés avec le portable et Internet, c’est normal pour eux. C’est évident qu’il faut les autoriser. L’administration est restée dans une logique des années 60, où toute communication doit être muselée ou interdite. Ils comprendront leur erreur un jour. La Belgique vient d’ailleurs d’autoriser l’utilisation d’Internet dans ses prisons.
 
Les politiques ont attribué ces dérapages à une insuffisance des moyens pénitentiaires. Qu’en pensez-vous ?
 
La ministre de la Justice a déclaré qu’il y aurait des conséquences. Est-ce qu’il va y avoir une répression, une réintroduction des fouilles intégrales ? Ils pourraient très bien faire entrer un mouton (un indicateur) en prison, ils sauraient très vite qui est au cœur des trafics ou qui possède un téléphone. Mais ils ne le font pas, alors qu’ils pourraient. Ce n’est pas une question de moyens : ils ferment les yeux parce qu’ils veulent maintenir la paix sociale.
 
Si, demain, le règlement était appliqué à la règle aux Baumettes, la prison exploserait. C’est ma vision des choses, mais c’est celle d’une personne qui a séjourné aux Baumettes. Il y a un écart énorme entre ce que dit la loi et ce qui se passe réellement : on s’arrange. On s’arrange entre détenus, et entre détenus et matons, dans un état de délabrement complet de la prison. Les « new Baumettes » ou « Baumettes 2 » sont en train d’être construites, on verra ce que ça donne. Mais quand on met les gens dans des systèmes de haute sécurité, pour de bon, on en fait des bêtes sauvages.
 
Des commentateurs ont réagi à ces photos en comparant les Baumettes à des « clubs de vacances ». Qu’en pensez-vous ?
 
Il faut faire attention à ces discours politiques : leur but n’est pas de décrire la réalité des Baumettes, ce sont des calculs politiciens. Le travail des journalistes est de ne pas laisser passer ça. Au début du XXe siècle, on disait souvent que les bagnards de Guyane étaient trop bien traités, « au soleil ». Heureusement, Albert Londres a eu le courage d’y aller et de dénoncer la réalité des bagnes. Le scandale, ce n’est pas la page Facebook, c’est que les journalistes qui devraient examiner des faits relaient et titrent sur de tels discours politiques. Et ces discours, on sait très bien qu’ils sont faux.
 
Appeler les Baumettes un « club de vacances », c’est un scandale. Cette prison a été construite dans les années 30, sur le modèle de Fresne : elle est dépassée, à bout de souffle, surpeuplée. On mélange des personnes en détention provisoire, donc présumées innocentes, et des personnes condamnées, parfois à dix ou vingt ans.
 
Quel est votre témoignage de la réalité carcérale ?
 
La réalité carcérale, c’est d’abord la maltraitance, évidente aux niveaux des conditions d’hygiène, de sécurité, des cellules vétustes (quand j’y étais). On a des WC dans la chambre, sans séparation, on se retrouve à chier, littéralement, devant nos codétenus. Pour les douches, on vous enferme à 15 dans un espace qui fait 20 mètres carrés, et qui contient huit douches dont quatre qui ne fonctionnent pas. Les matons ferment la porte, comme ça ils ne sont pas responsables s’il se passe quelque chose. Si vous avez la chance de pouvoir vous laver, vous devez quand même attendre une demi-heure enfermé dans cette ambiance d’insécurité.
 
Entre nos droits théoriques et ce qu’on nous autorise réellement il y a une énorme différence. J’avais par exemple demandé à quelle formation je pouvais accéder. On m’avait répondu que je n’y avais pas droit et j’avais saisi le défenseur des droits. Il avait fait plusieurs requête à la direction qui a fini par me répondre, quand j’étais sorti, que, si j’y retournais, ça se passerait différemment ! L’un de mes codétenus était incarcéré depuis plus d’un an. Un jour, il a voulu descendre sa couverture dans la cour pour pouvoir la secouer – depuis un an, elle était forcément très sale… On lui a interdi. Il a fallu trois mois et demi pour que les draps soient changés, et encore, c’était parce qu’il y avait la visite du contrôleur des prisons.
 
C’est de la maltraitance, des conditions indignes et souvent de l’inhumanité. Certains matons font preuve d’humanité, ils essaient dans ce contexte, ce qui est extraordinaire. Mais la majeure partie d’entre eux n’attendent qu’une chose : être mutés. Ils sont dégoûtés.
 
Pourquoi pensez-vous que cette page a été publiée ?
 
Il faut voir son titre même, « MDR o baumettes » : c’est de la provocation, du défi par rapport à l’administration pénitentiaire. Les détenus font des bras d’honneur, le V de la victoire… Et, vu le battage médiatique que ça a provoqué, ça a marché, le coup est réussi. Mais il faut comprendre à qui s’adressent ces photos.
 
Bien sûr que cette page Facebook était maladroite, mais est-ce que le but, ce n’était justement pas de provoquer pour faire réagir ? Il y a bien une autre façon, individuelle, de réagir, face à ce déni d’humanité : c’est le suicide. Mais quand ça a lieu, ça ne fait qu’une brève dans les journaux, une ou deux lignes, on n’en parle pas. Alors peut-être qu’ils ont eu raison de créer cette page.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

Photo du Vériteur

DES BAUMETTES Bruno

"Bruno des Baumettes" a été incarcéré quelques mois dans le quartier des isolés à la prison des Baumettes à Marseille. Entouré des pires criminels, il a eu besoin de parler, a écrit un journal en détention qu'il transcrit maintenant sur son blog (brunodesbaumettes.overblog.com ) pour témoigner de...
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