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Combattre le tabou du bégaiement

Publiée le 22/10/2014 |
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Tabou, le bégaiement fait l’objet de nombreuses idées reçues et constitue parfois un véritable handicap social pour les personnes qui en souffrent.
En France et dans le monde, de nombreuses associations s’associent pour faire connaître ce trouble tabou et mal compris. Marie-Ève Dumas est membre de l’Association Parole Bégaiement. Orthophoniste, elle traite des personnes souffrant de bégaiement et enseigne au diplôme universitaire « Bégaiement et troubles de la fluence » (la fluence est le flux de la parole).
 
Comment le bégaiement se manifeste-t-il ?
 
Quand quelqu’un bégaie, il fait des efforts. On voit bien sûr des répétitions et des blocages, mais il y a surtout cette impression d’un effort apparent. Parfois, des bégaiements passent inaperçus, parce que la personne a des stratégies pour éviter les blocages – elle donne l’impression de chercher ses mots, de ne pas savoir ce qu’elle veut dire. Ce sont les bégaiements caché et ils peuvent être encore plus douloureux et plus difficiles socialement.
 
La plupart du temps, le bégaiement est favorisé dans les moments de stress, lorsqu’il y a un enjeu important dans la communication. Ce que les gens décrivent, c’est une impression de perdre pied, une espèce de panique intérieure. A ce moment, ils ne contrôlent plus rien. Certains parlent même d’un blanc dans la tête : c’est un sentiment extrêmement pénible.
 
Le film Le discours d’un roi permet de vivre de l’intérieur ce que ressent une personne qui bégaie lorsqu’elle a des blocages dans sa parole. Il raconte l’histoire de Georges VI qui devient roi à la place de son frère et doit faire des discours en public alors qu’il bégaie. Le film raconte son parcours de rééducation avec un orthophoniste qui l’aide à améliorer sa parole et se termine sur le discours qu’il fait pour annoncer l’entrée en guerre de l’Angleterre aux côtés de la France. C’est le premier long-métrage où on voit un personnage qui bégaie sans être ridicule, qui est non seulement émouvant et attachant mais aussi une personnalité importante.
 
Dans certains cas, le bégaiement peut être accompagné de tics. Mais il faut bien distinguer ces tics, qui existent indépendamment du bégaiement, des mouvements involontaires qui sont provoqués par lui et sont des gestes de désengagement que la personne utilise pour se débloquer. Par ailleurs, on a remarqué qu’il y avait plus de bégaiement chez les enfants intellectuellement précoces ou qui souffrent de troubles de l’attention. Mais ce n’est qu’une petite partie et, globalement, le bégaiement atteint toutes les couches de la population.
 
Le bégaiement constitue-t-il un handicap social ?
 
Le bégaiement est un trouble assez tabou et peu connu. Souvent, les gens qui bégaient n’en parlent pas parce que c’est vécu comme une honte, que ça peut faire rire. Chez les enfants, c’est source de moqueries ou d’exclusion – même si, souvent, ce sont les enfants bègues eux-mêmes qui s’excluent. Chez les adultes aussi, ce trouble est vécu comme un facteur d’exclusion. Bien sûr, il ne faut pas généraliser : beaucoup de personnes souffrant de bégaiement n’ont aucun problème et sont très à l’aise en société, comme William Chiflet, l’auteur du livre Sois bègue et tais-toi.
 
Mais une grande partie de la population est enfermée dans ce trouble et n’arrive pas à s’en sortir, ce qui rend la vie sociale très difficile. C’est la raison pour laquelle on encourage aussi les gens à parler de leur bégaiement, à être complètement transparents par rapport à ce trouble : on a remarqué que, plus on en parle, moins le bégaiement est gênant, pour le locuteur comme pour l’interlocuteur.
 
Une des principales conséquences de ce tabou peut être la difficulté à trouver un emploi. Je reçois régulièrement des personnes en recherche. Ils me disent qu’on ne leur dit pas directement que c’est à cause du bégaiement que leur candidature n’est pas retenue mais qu’ils ressentent que c’est la cause de leurs difficultés. Et la raison, c’est encore une fois qu’on n’en parle pas assez : les recruteurs ne savent pas à quoi correspond le bégaiement et si la personne a juste un problème d’élocution ou s’il s’agit de difficultés cognitives.
 
Quelles sont les idées reçues sur le bégaiement ?
 
Il y a de nombreux a priori sur les personnes qui bégaient : on s’en rend très bien compte, par exemple, quand on voit comment elles sont représentées dans les films. Souvent, ce sont des personnages ridicules, falots, ce sont un peu des clowns. Ou bien ce sont des personnages perturbés psychologiquement et bourrés de tics. C’est une image très dommageable pour les personnes qui souffrent de bégaiement.
 
Une autre idée reçue est que la personne qui bégaie pourrait faire quelque chose pour l’éviter. Comme le bégaiement n’est pas constant – il n’intervient que dans certaines situations – on pense qu’elle pourrait faire un effort pour ne pas bégayer, alors que ça lui échappe complètement.
 
Enfin, on pense souvent que le bégaiement est d’origine psychologique et que les personnes qui en souffrent sont fragiles, stressées, déprimées… Mais on sait aujourd’hui que ce n’est pas le cas.
 
Quelles sont les véritables causes du bégaiement ?
 
On sait maintenant qu’il y a des causes neurologiques qui sont certainement héréditaires. Il y a donc un terrain favorable à l’apparition du bégaiement mais celui-ci va plus ou moins se développer selon certains facteurs : internes (le tempérament de la personne) et externes (l’environnement, la famille, etc.).
 
De même, on pense aujourd’hui qu’il y a différents types de bégaiement, de léger à sévère. Et il y a aussi ce qu’on appelle le bredouillement. On n’en parle que depuis peu de temps en France mais, dans le monde anglo-saxon, ce phénomène est décrit depuis bien plus longtemps sous le terme de cluttering. Il s’agit d’une parole trop rapide avec une difficulté à se faire comprendre. Ce trouble peut également occasionner un bégaiement.
 
Le bégaiement apparaît le plus souvent dans l’enfance, mais il peut aussi intervenir à la préadolescence, à l’adolescence et, plus rarement, chez les jeunes adultes. Dans ces derniers cas, on pense qu’il y a probablement déjà eu un peu de bredouillement ou de bégaiement dans la petite enfance passé inaperçu à ce moment-là. Il redevient actif au moment d’un changement majeur : l’entrée dans la vie active, le passage du collège au lycée, lors d’examens… des contextes où la parole est importante. Chez les adolescents, le brusque changement hormonal provoque une accélération de la parole – c’est la raison pour laquelle les jeunes parlent souvent très vite – qui peut elle-même, sur un terrain favorable, provoquer un bégaiement.
 
Existe-t-il des traitements pour lutter contre le bégaiement ?
 
Avant tout, il y a les actions de prévention : il s’agit de s’occuper des enfants très jeunes. On conseille aux parents de consulter un orthophoniste dès qu’ils ont l’impression que leur enfant fait des efforts pour parler et que ça dure pendant un certain temps. Ensuite, en fonction de ce que l’orthophoniste constate, il s’agira soit de simplement surveiller (dans la plupart des cas, le bégaiement disparaît autour de trois ou quatre ans) soit, à partir d’environ cinq ans, de mettre en place une approche directe auprès des enfants, et avec leurs parents, pour les aider à retrouver une parole fluide grâce à des exercices spécifiques.
 
Pour les primaires ou les adolescents, le travail en groupe est privilégié : on a vu que ça fonctionnait très bien. Pour les adultes, on fait un travail à la fois individuel et en groupe. Il faut aussi préciser qu’il existe des stages thérapeutiques intensifs, organisés par des orthophonistes : on s’est rendus compte que ce travail était assez efficace, même s’il faut maintenir ensuite les acquis sur le long terme.
 
Un patient qui bégaie peut également être amené à voir un psychologue si on considère qu’il est fragile ou déprimé. Et, dans certains cas, des médicaments peuvent être prescrits, mais surtout de façon ponctuelle, pour réduire le stress lors d’événements exceptionnels (entretien d’embauche, prise de parole en public, etc.).
 
Quelle attitude adopter lorsque son enfant bégaie ?
 
Quand il s’agit d’enfant, on travaille toujours avec la famille. D’une part, on essaie de modifier un certain nombre de comportements qui peuvent être nocifs et augmenter le bégaiement. Par exemple, il ne faut pas donner des conseils du type « Calme toi » ou « Respire » à la personne qui bégaie : la plupart du temps, elle est calme et n’est pas en manque d’air ! C’est irritant pour elle d’entendre ces conseils et c’est inutile.
 
Avec un enfant, la meilleure attitude à adopter, c’est d’être le plus possible dans la communication : établir un contact en lui mettant une main sur l’épaule, se mettre à sa hauteur, le regarder en face, ne pas laisser de silence. Il faut lui parler, lui dire « Oui, je t’écoute, de quoi veux-tu me parler ? », être présent dans l’échange et rassurant. Encore une fois, il ne faut pas hésiter à évoquer le bégaiement : « Je vois que tes mots bloquent mais on va t’aider ».
 
Quelles sont les actions de l’association ?
 
L’association à différentes actions. La première est de faire connaître le bégaiement et les thérapies existantes, d’abord via nos sites Internet et nos pages Facebook, mais aussi par le biais de réunions d’informations en France, en Suisse, en Belgique, ou qu’on organise en partenariat avec des associations africaines et francophones.
 
Nous sollicitons également les pouvoirs publics, d’abord pour obtenir des actions d’accompagnement pour les personnes en recherche d’emploi, mais aussi pour sensibiliser les médecins, les écoles, les collèges et les lycées. Ils doivent mieux connaître le bégaiement pour savoir quand adresser une personne chez l’orthophoniste. Aujourd’hui, les enseignants ne sont pas formés et il est difficile pour eux de repérer les enfants qui bégaient. La plupart du temps, ils parlent très peu et, lorsque c’est le cas, ils vont utiliser de toutes petites phrases et des mots monosyllabiques. C’est aussi notre rôle d’orthophoniste d’entrer en contact avec les enseignants pour leur expliquer comment aider un enfant qui bégaie.
 
Nous voulons également favoriser la recherche sur le bégaiement. Aujourd’hui, des équipes scientifiques travaillent continuellement sur le bégaiement, aux niveaux du fonctionnement neurologique, de la part génétique et des prises en charges rééducatives.
 
On aide également beaucoup les personnes en recherche d’emploi en travaillant sur les entretiens d’embauche, par exemple. Enfin, on a mis en place des groupes de parole qu’on appelle « self-help » : ce sont des personnes qui bégaient qui se retrouvent entre elles pour s’encourager et échanger, sans professionnel. Elles constituent un très bon accompagnement à côté d’une prise en charge spécifique.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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Association Parole Bégaiement

Information sur le bégaiement, la nature et les implications du trouble, les thérapies. Actions de prévention auprès des parents de jeunes enfants, des professions de la santé et de l’éducation. Assistance aux personnes bègues et à leur entourage.
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