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Ma vérité sur Artaud et la Russie

Thème : International
Publiée le 26/04/2012 |
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Révélée par BUSHUEVA Anastasia |
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Antonin Artaud, un auteur pas comme les autres

En URSS, les premières études sur Antonin Artaud sont apparues dans les années 80, c'était un essai « Théâtre oriental de Antonin Artaud » (1985) du sinologue, spécialiste de la philosophie de la Chine Ancienne, Vladimir Malyavin qui parlait du rapport entre la conception du vide d'Artaud et la philosophie taoïste. Trois ans plus tard, le philosophe Merab Mamardashvili a donné un discours mémorable – « Comment je comprends la philosophie » à l'Université de Tbilissi. Dans une partie de ce discours il parle de la métaphysique d'Artaud. « Je ne suis pas un spécialiste du théâtre. Quant à la métaphysique, personne ne peut dire qu'il est spécialiste de celle-là, même s'il en faisait toute sa vie. Peut-être, si j'explique comment moi, le philosophe, j'ai rencontré Artaud, tout serait plus clair.

Je l'ai rencontré dans la position du penseur dans la culture actuelle, dans l'acte même de la pensée, ce qui est un point à l'ordre du jour ». Pourtant, il existe un problème de l'impossibilité d'exprimer ses propres pensées, de les transformer dans les paroles et dans les images concrètes. Cette impossibilité entraîne l'impossibilité de la vie en général, l'incapacité à vivre la vie clairement, entièrement. Mamardashvili explique ce point par l'exemple de la vie et de l'œuvre de Simone Weil qui a vécu presque le même drame que celui d'Artaud. Weil appelait la base de son épreuve l'impossibilité de la vie. Dans la philosophie cela veut dire : la vie elle-même est quelque chose d'impossible ou c'est une certaine impossibilité possible. Dans sa Poétique Aristote introduit la notion de catharsis qui unit tous les sens ensemble et ne donne de véritable sens à la vie qu'au point culminant, dans les tragédies grecques c'est le moment de la mort du personnage. Cela explique le rapport entre la tradition du théâtre classique et le modernisme de la théorie d'Artaud. Il cherchait à relancer la catharsis au sens antique : la purification doit être réalisée hors de l'art, mais par les moyens artistiques.

L'une des idées principales du théâtre de la cruauté est un renoncement à l'individualité subjective, c'est-à-dire la transition du subjectivisme arbitraire à l'objectivité supérieure impersonnelle. On peut trouver cette idée dans la théorie de la catharsis : du privé au commun, de l'individuel au superpersonnel. Le problème de la personnalité était central au XXème siècle. Friedrich Nietzsche a soulevé la question de la perte des idéaux humains, de la perte de l'homme même, du développement de la société vers le surhomme et de la conscience – vers la superconscience. L'élimination du personnel devient possible non seulement dans l'acte artistique, mais aussi dans la vie quotidienne, dans ce sens Artaud réalise les idées de Nietzsche. Mamardashvili dit : « Ces âmes peuvent être appelés des martyrs, les martyrs de la pensée, ou de l'esprit.

Au XXème siècle, il y avait plusieurs de ces âmes. À mon avis, en quelque sorte, dans la culture européenne Artaud peut être mis sur un pied d'égalité avec Nietzsche ». Mamardashvili suppose qu'Artaud a pris intérêt au théâtre à cause de son épreuve physique, il nomme cela l'événement de l'existence corporelle. « Il percevait la pensée possible ou impossible comme l'existence ou l'inexistence de toute la coagulation dans son propre psychisme, dans son propre état physique naturel. Cela déchirait son corps psychique et physique. Dans ce sens, il est un martyr de la pensée. Il était comme cela. Ce corps sans peau, tout nu pour les coups du monde environnant, pour n'importe quelles impressions. (Imaginez-vous, vivre tout le temps avec la peau arrachée !) Artaud vivait de cette façon ». Nietzsche vivait de la même façon. Mamardashvili cite les courriers de ce philosophe allemand qui sont l'héritage tragique de son œuvre. Cela nous fait penser à la correspondance mémorable d'Artaud avec Jacques Rivière, le sens de laquelle exprime les idées principales du discours de Mamardashvili. II Le philosophe géorgien pose une question : « Pourquoi on a besoin de prononcer la parole si on peut la lire ? ». La réponse est dans le but de l'existence du théâtre. Le théâtre rétablit le sens ou la compréhension qui contiennent dans les paroles et les gestes. Cet effet est unique parce qu'on le sent dans le moment précis. « Parce que tout ce qu'on savait avant, il est impossible de savoir maintenant. Il se trouve qu'en lisant et en prononçant les mots, les pensées n'apparaissent pas encore. Et c'est cela, le drame ».

Dans le cas d'Artaud c'était un jeu théâtral parce que le théâtre était physique. C'est pourquoi l'écrivain français était contre le théâtre du dialogue, le théâtre psychologique, il comprenait bien que le sens de la parole de l'acteur transmet au spectateur. Dans Le Théâtre et son Double, Artaud ne donne que les définitions spatiales au théâtre. Pour lui, le problème le plus important, c'est les acteurs qui se trouvent et bougent l'un vers l'autre sur la scène. Le théâtre est toujours le théâtre du théâtre. C'est pourquoi chez Artaud il existe son double. « Dans ce sens chacun d'entre nous est acteur dans la vie. Nous représentons toujours quelque chose. Et pour montrer comment nous sommes, on prend une image de l'image, par le théâtre du théâtre. C'est le moment de la catharsis ».

Quelque part, Artaud a crée le théâtre métaphysique. Il avait toujours deux pensées : la première est à propos du mi-chemin, la deuxième est à propos de l'avortement. Ainsi l'existence avortée est une collision entre deux semi-pensées. III À la fin de son discours Mamardashvili étudie les analogies d'Artaud dans la culture russe. C'est probablement la partie la plus originale et la plus litigieuse. Comme j'ai déjà dit, ce qui intéressait le plus Mamardashvili, c'étaient les pensées avortées qui n'étaient pas réalisées, qui ne pouvaient pas être réalisées en principe. Le philosophe géorgien parle de cette tradition dans la littérature russe qui prend source dans l'œuvre de Nicolas Gogol et développe chez Andreï Platonov, Mikhaïl Boulgakov, Mikhaïl Zochtchenko, Nikolaï Zabolotski et Vladimir Nabokov. Mamardashvili relève la figure de Fiodor Dostoïevski, il le met sur un pied d'égalité avec Artaud et Nietzche. « Un autre héros de nos martyrs de la pensée ». Le philosophe géorgien analyse Dostoïevski comme réformateur du langage poétique. Il était le premier écrivain qui a crée le type d'un homme indescriptible. Au début de sa carrière Dostoïevski essayait de le représenter comme Don Quichotte, mais en fin de compte on voit le Capitaine Lebiadkine (Les Possédés), un personnage ridicule qui ne peut qu'exprimer ses pensées par des vers médiocres. Mamardashvili le décrit comme une semi-âme dans le limbe exquis, sublime. Les héritiers de la théorie d'Artaud sont devenus les poètes du mouvement Oberiou (Association pour l'Art réel). Ils faisaient des expériences dans le théâtre d'avant-garde, surtout Daniil Kharms qui essayait de représenter les voix des âmes restées dans le limbe dans le langage.

Pourtant, dans la culture russe il y avait un mouvement qui a eu une grande influence sur l'œuvre d'Artaud. C'était le symbolisme qui se développait en même temps en Russie et en France. Le jeune Artaud a travaillé avec Théodore Komisarjevsky. Ainsi il a joué dans les pièces russes : celui qui est giflé de Leonid Andreïev et Les Tréteaux de Alexandre Blok. La deuxième pouvait influencer sur l'esthétique de la pièce Samouraï ou le Drame du sentiment de Artaud. En général, on peut voir un rapport entre l'œuvre de Blok et d'Artaud. Par exemple, on peut trouver des analogies dans l'essai Héliogabale ou l'Anarchiste couronné de Artaud et dans l'article de Blok – Catilina. Une Page de l'Histoire de la Révolution Mondiale.

A titre de conclusion, je voudrais citer un extrait du manifeste du Théâtre Alfred Jarry en 1930 de Antonin Artaud : « Le Théâtre Alfred Jarry renonce à énumérer toutes les influences fragmantaires qu'il a pu subir (genre : théâtre Elisabethain, Tchékhov, Strindberg, Feydeau, etc.), pour ne retenir au point de vue de l'efficacité recherchée dans le pays, que les exemples indiscutables fournis par les théâtres chinois, nègre-américain et soviétique ».

Le Vériteur

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BUSHUEVA Anastasia

Je viens de Moscou où j'étudiais le journalisme à l'Université de Moscou. Mes quatre années de Licence m’ont apporté un intérêt certain pour la littérature. De plus, j'ai un amour particulier pour la langue française, que j'ai développé au fil de mes lectures. En effet, le journalisme et la litté...
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