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Qui a tué Marina ?

Publiée le 06/05/2015 |
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Révélée par ZENNOU Alexandra |
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Décédée en août 2009 sous les coups de ses parents, Marina avait rencontré de nombreux acteurs de la protection de l’enfance pendant ses années de calvaire.
« Bonne nuit maman, à demain. ». Ce sont les derniers mots que Marina, à peine âgée de huit ans, adresse à sa mère, avant de succomber dans la nuit du 6 août 2009, seule, dans la cave de la maison familiale.
 
Marina est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Elle est déjà morte une première fois. Abandonnée sous X dès sa naissance par sa mère, qui informe tout son entourage que Marina n’a pas survécu à l’accouchement. Puis, sans aucune explication, sa mère se ravise, quelques jours plus tard et la récupère. Le père est mécontent. La mère culpabilise. Le couple se délite. Ensemble, les parents font payer à la fillette le prix de l’échec de leur relation, de la médiocrité de leur quotidien.
 
Quand est-ce que Marina a reçu les premiers coups ? Personne n’est vraiment capable de le déterminer. En revanche, ce qui est certain, c’est que le calvaire de la fillette est innommable, et que ce calvaire dure depuis des années. Coups de pied, de poing, de latte, de barre en fer. Privations de nourriture. On l’attache avec du scotch à son lit, des journées entières. Sa mère lui impose régulièrement des bains glacés. Son père la fait courir pieds nus, sur un sol rugueux, un sac à dos rempli de bois sur ses frêles épaules. En guise de dîner, elle est contrainte d’ingurgiter du vinaigre, de la moutarde et du gros sel, parfois même ses propres déjections.
 
« Elle ne parvient même plus à entrouvrir ses paupières, tuméfiées par les coups de ses parents »
 
Ce qui est encore plus innommable, ce sont tous ces acteurs de la protection de l’enfance que Marina a vu défiler pendant huit ans. Beaucoup n’ont rien fait. D’autres ont gravement failli. Rares sont ceux qui se sont manifestés. Ils existent tout de même, et il serait indécent de les taire.
 
En 2008, l’enseignante de maternelle de Marina remarque les bleus qui défigurent la petite, sa démarche particulière, son doigt de pied déformé, les trous de peau nue sur son crâne. Elle alerte immédiatement le médecin scolaire qui daigne se déplacer un mois plus tard. Le médecin rencontre alors le père de Marina qu’il trouve tout à fait charmant. Trois mois plus tard, face au visage déformé par les hématomes de Marina, il conclut à une conjonctivite. Une conjonctivite ! Parce qu’en réalité, elle ne parvient même plus à entrouvrir ses paupières, tuméfiées par les coups de ses parents.
 
De peur d’être démasqués, ces derniers déménagent rapidement. Mais la brutalité de ce déménagement n’interpelle personne. Personne, à l’exception de l’enseignante de Marina, qui transmet le petit journal de bord qu’elle tient depuis qu’elle a rencontré l’enfant, à la nouvelle école.
 
« Dans l’année précédant sa mort, les autorités ont été mises à même de constater la violence de ses géniteurs »
 
Janvier 2008, premier signalement au parquet, à la protection de l’enfance.
Février 2008, seconde alerte aux services sociaux. Second déménagement des parents. Marina change une nouvelle fois d’école.
Mars 2008, nouvelle inspection d’académie par un troisième directeur d’école.
Juin 2008, Marina est enfin convoquée par deux gendarmes qui notent la présence de blessures sur le dos, le ventre, les bras et la bouche.
Fin de la procédure. Malgré le corps de l’enfant, couvert de cicatrices, le parquet procède à un classement sans suite en octobre 2008.
En août 2009, les services de l’aide sociale à l’enfance envisagent tranquillement de rendre une seconde visite à l’enfant. Seulement, Marina est déjà morte depuis plusieurs jours.
 
Son petit corps sans vie, massacré par les coups, les actes de torture infligés par ses parents, gît au sous-sol de la maison familiale. Dans l’année précédant sa mort, les autorités ont été, par le biais de l’administration policière, hospitalière, scolaire, judiciaire, mises à même de constater la violence de ses géniteurs. Violence répétée, violence sans limites, violences qui allaient s’accélérant. Et en dépit de ces signaux accablants, quelles furent les mesures mises en œuvre ? Quelles mesures pour protéger cette enfant ? Pour prévenir ce drame qui aurait pu être évité ? Aucune. Aucun suivi, aucun accompagnement, aucune enquête sérieuse, ne furent diligentés.
 
« Ce sont bien les dysfonctionnements du système de la protection de l’enfance qui ont rendu inévitable cette tragédie »
 
Omission, inaction, abstention. Nouvelle devise de notre République. Manque de moyens, de volonté ? Qu’importe. Désormais, l’État a une nouvelle mort sur les bras. Un cadavre de fillette sur la conscience publique. Une enfant abattue minutieusement, terrassée par une violence que personne n’avait voulu voir. Pourtant, ce sont bien les dysfonctionnements du système de la protection de l’enfance qui ont rendu inévitable cette tragédie. L’État n’a pas su protéger Marina. L’État n’a pas voulu protéger Marina.
 
Combien de fois Marina s’est crue en danger de mort ? Combien de fois Marina s’est retrouvée seule, abandonnée de tous, sans protection aucune, à la merci de ses bourreaux ? Si la gendarmerie, l’école, le parquet, l’hôpital, l’aide sociale à l’enfance se sont révélés incapables de protéger cette enfant, alors qui le peut ? À qui s’adresser ?
 
La responsabilité de l’État pour faute lourde a été écartée sans ménagement par le tribunal d’instance. Le motif ? Les uniques responsables sont les parents, qui ont déjà été condamnés. « Aucun dysfonctionnement des services de l’État n’est caractérisé, aucune faute lourde ne peut leur être reprochée. Un examen médical a été réalisé par un médecin, qui ne s’est pas montré alarmant. L’enfant a été entendue en présence d’un spécialiste de l’enfance. Elle s’est montrée souriante et a donné des explications plausibles aux marques qu’elle portait sur le corps. Aucun indice ne permettait donc à la justice d’aller au-delà de cette enquête. » Vraiment ? Mais, comme l’affirmait Christiane Ruel : « Les enfants maltraités ne pleurent pas. Les enfants maltraités aiment leurs parents. C’est à nous, adultes, de décrypter leurs souffrances. C’est à nous, adultes, de contribuer à leur protection. »
 
« Comment expliquer que Marina n’ait jamais été identifiée comme une « enfant en danger » ? »
 
Le rapport rendu par la Défenseure des enfants à la suite de cette affaire soulignait expressément la faillite générale de la politique publique de protection de l’enfance. Comment expliquer que les nombreux indices relevés ont échappé à une qualification juridique qui aurait permis la mise en place de mesures de protection ? Comment expliquer que Marina n’ait jamais été identifiée comme une « enfant en danger », comme l’exige l’article 375-1 du Code civil qui précise notamment que des mesures d’assistance éducative peuvent être prises par un juge des enfants, lorsque la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur sont supposées gravement compromises ? Or la possibilité de saisir un juge des enfants, indépendamment de toute enquête pénale, n’a jamais été envisagée.
 
La maltraitance des enfants est une vérité qui dérange, une vérité qui met mal à l’aise. Mais au nom de quel malaise pouvons-nous délibérément choisir d’ignorer qu’en France, cet État fondateur et respectueux des droits de l’homme, deux enfants décèdent chaque jour sous les coups de leurs parents ?
 
« Pour faire respecter des lois, il faut d’abord que l’État les respecte lui-même »
 
Je dénonce l’absurdité du jugement du tribunal d’instance qui dédouane un État violeur des droits de l’enfant et protège la défaillance manifeste de l’institution tout entière. Je dénonce l’abstention fautive et répétée des acteurs de la protection de l’enfance, qui constitue indéniablement une faute lourde, en lien direct et certain avec la mort de Marina.
 
Je rappelle la loi du 5 mars 2007 qui se targue de développer la prévention en matière de protection de l’enfance et de renforcer les dispositifs d’alerte et d’évaluation des risques de danger de l’enfant. Je rappelle que l’État français est signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant, dont nous fêtons le vingt-cinquième anniversaire. Je rappelle que cette Convention énonce que si l’État ne doit pas faire d’ingérence arbitraire dans la vie privée et familiale de l’enfant, son intervention est nécessaire en cas de maltraitance. Pour faire respecter des lois, il faut d’abord que l’État les respecte lui-même.
 
« Combien d’années faudra-t-il encore pour inscrire dans le marbre la responsabilité de l’État face à ce drame ? »
 
Un pourvoi en cassation a été formé récemment par des associations de protection de l’enfance. Pourvoi rejeté froidement par la Cour de cassation, se refusant de nouveau à reconnaître la responsabilité de l’État. Combien d’années faudra-t-il encore pour inscrire dans le marbre la responsabilité de l’État face à ce drame ? Combien de Marina faudra-t-il encore pour que l’État se décide enfin à combattre effectivement le fléau de la maltraitance infantile ?
 
Le 6 août 2009, Marina n’est pas seulement morte sous les coups et actes de torture infligés par ses parents. Elle est aussi morte de la négligence, de la défaillance, du manque de clairvoyance des acteurs de la protection de l’enfance. À l’heure où les frères de Marina pleurent encore leur sœur, où les campagnes coûteuses et inutiles prolifèrent sur les enfants maltraités, j’exprime tout mon désarroi, ma tristesse et mon indignation pour cette enfant qui, comme des milliers d’autres, a succombé sous les coups de ses parents, dans l’indifférence générale.

Le Vériteur

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ZENNOU Alexandra

Élève-avocat à l’École de Formation du Barreau de Paris Promotion Badinter 2014-2015
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