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« On dit que la fonction fait l’homme : elle fait aussi la femme »

Publiée le 02/04/2014 |
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Révélée par BRICARD Agnès |
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Comment promouvoir les femmes aux postes de direction et de décision ? Réponse d’Agnès Bricard, fondatrice de la Fédération des Femmes Administrateurs.
Agnès Bricard a été la première femme à prendre la présidence du Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts-Comptables en 2011-2012. Fondatrice de la Fédération des Femmes Administrateurs en juillet 2012, elle participe à la féminisation des postes de direction et de décision et lutte contre les stéréotypes féminins.
 
Quelle est la situation des femmes dirigeantes aujourd’hui ?
 
Il y a toujours eu des femmes dirigeantes, mais elles sont des exceptions, des « surfemmes ». Les femmes ne sont pas « fabriquées » pour être des dirigeantes. Aujourd’hui, avec les lois Sauvadet et Copé-Zimmermann, on va vers la modernisation : les quotas ont pour but d’instaurer une représentativité féminine de 40% dans les conseils d’administration d’ici 2017, 2018 pour le monde public.
 
Au départ, nous sommes bien sûr foncièrement contre les quotas. Il y a 30 ans, on y réfléchissait déjà mais on refusait « d’être des quotas » : on pensait que les femmes seraient promues d’elles-mêmes, grâce à leurs compétences, aux postes d’administratrices ou de présidentes. Finalement, ça n’a jamais été le cas donc les quotas sont nécessaires dans un premier temps et, dans un second temps, ils sont biodégradables. Malheureusement, il faut d’abord contraindre par des lois pour ensuite constater les points de croissance supplémentaires que la présence des femmes apporte (cf de récentes études McKinsey aux Etats-Unis) : nous constatons qu’il faut contraindre puis convaincre.
 
Que pensez-vous des clichés qui attribuent aux femmes des compétences spécifiques ?
 
On parle beaucoup du « capital féminin », comme s’il était tout à fait spécifique et différent du capital masculin. Mais ce n’est pas le cas : encore une fois, chacun « fabrique » son plan de carrière, son ascension. On sait que la fonction fait l’homme : elle fait aussi la femme. Quand je suis devenue présidente du Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts-Comptables, la fonction m’a fabriquée.
 
Il n’y a pas de spécificités propres au « capital féminin », on n’est pas plus dans le social, dans le solidaire ou dans l’écoute : comme les hommes, on se fabrique. Mais pour se fabriquer, il faut nous laisser de la place. Et, puisque cela ne se fait pas naturellement, les lois vont contraindre, puis les femmes vont convaincre.
 
Comment vont-elles convaincre ? Tout simplement grâce à des indicateurs qui permettront de constater qu’il y a, certes, une croissance supplémentaire mais qu’il y a aussi plus de qualitatif. Mettre une femme avec un homme, c’est déjà constater qu’il y a moins de brutalité dans les rapports et c’est ce qu’on veut inscrire : plus d’explication et plus d’argumentation. C’est l’avantage à la présence d’une femme : un homme ne va pas taper sur une femme parce que ça ne se fait pas et que sa mère lui a appris que c’était impossible – alors qu’il n’hésite pas à le faire avec un autre homme. C’est là que seront réellement les modifications aujourd’hui : dans les comportements, non dans un capital féminin supposé différent d’un capital masculin.
 
En plus de ces quotas, d’autres mesures pourraient-elles être mises en place ?
 
Nous devons aller encore plus loin. On me demande souvent de citer des femmes présidentes de grandes entreprises : il y en a quelques-unes, mais ce sont des exceptions, ce ne sont pas des modèles. Aujourd’hui, il faut des modèles, une vraie généralisation.
 
Donc pour avoir des femmes présidentes dans les grandes entreprises, et notamment dans les grandes entreprises publiques où les présidents sont nommés par décrets et arrêtés, il faut instaurer une alternance. Si le président est un homme, la prochaine fois, ce sera une femme. Il ne s’agira pas forcément d’une obligation mais au moins d’une priorité. Il faut qu’on se donne les moyens de recruter pendant deux ou trois mois, pour trouver la femme qui convient au poste, et que l’on ait enfin des modèles de femmes présidentes de grandes entreprises.
 
Vous incarnez l’ambition des femmes à conquérir des postes à responsabilités : quelle est votre expérience personnelle ?
 
Il y a 30 ans, on imaginait les quotas, j’avais 20 ans. On avait refusé les quotas pour des raisons nobles et je me suis dit qu’il fallait démontrer qu’on pouvait conquérir ces postes à responsabilités. Alors je suis partie à la conquête de ces postes dans mon domaine, celui des experts-comptables. Je voulais montrer qu’on pouvait changer les lignes en proposant une nouvelle vision de ma profession.
 
Ça n’a pas toujours été évident : chez les experts-comptables, il y a 75% d’hommes pour 25% de femmes. J’ai dû faire ma place : j’ai d’abord été présidente de Paris puis, dix ans plus tard, en 2011, présidente du Conseil Supérieur. Ce n’était pas naturel, tout le monde m’expliquait que la vice-présidence m’irait très bien. Et à un moment, il a fallu que je change de syndicat. Quand on a passé trente ans, une vie, dans un syndicat, c’est une décision difficile à prendre, il m’a fallu de l’audace.
 
Il faut souvent dire aux femmes « Osez ! ». Les hommes le font, ils ne se posent pas de question. Il faut pousser les choses : si vous êtes sûre que vous êtes compétente, que vous avez une vocation et que vous voulez porter des projets, modifier des lignes, allez-y, il faut oser. C’est ce que j’ai fait : j’ai changé de syndicat et j’ai pu être présidente. J’en suis très fière parce que ça a été une expérience extraordinaire.
 
Mais il y a des points négatifs : la brutalité des rapports a été difficile. Quand je suis sortie de cette présidence, j’ai su que ce n’était pas comme ça que je voulais le monde de demain pour nos filles. Alors j’ai créé la Fédération des Femmes Administrateurs pour imaginer ce monde de demain, pour qu’il soit plus viable, plus humain, plus généreux. Parce que la compétitivité et la croissance peuvent exister dans d’autres rapports que la brutalité.
 
Quelles sont les actions mises en œuvre par la Fédération des Femmes Administrateurs ?
 
Nous avons fait une demande au Ministère des Droits des Femmes : celui d’ouvrir, sur le site du Ministère, un fichier des femmes administrateurs. Aujourd’hui, plus de 400 associations féminines gèrent la mise en place de femmes aux postes de direction ou de décision. Pour permettre ces promotions, il faut, en pratique, constituer un fichier, un vivier : c’est ce que j’appelle la mise en place opérationnelle d’un enjeu sociétal.
 
Dorénavant, il y a un modèle de CV pour les femmes administrateurs : elles peuvent s’inscrire et bénéficier, pour assurer leur soutenance, de l’accompagnement d’associations. Il faut que les femmes apprennent à se défendre, à soutenir leurs positions, leurs compétences, qu’elles se vendent pour que les conseils d’administration retiennent leur candidature. Désormais, on leur en donne les moyens.
 
Maintenant, il faut aller plus loin : faire en sorte que les entreprises et les cabinets de recrutement viennent également sur le site du Ministère. La Ministre va réfléchir en ce sens. Il faudrait qu’on ait 4 000 voire 5 000 CV sur le site du Ministère des Droits des Femmes.
 
Enfin, le troisième stade sera de créer des indicateurs pour mesurer l’impact de la performance : la combinaison « un homme + une femme » dans les postes de direction apporte-t-elle plus de croissance ? Aux Etats-Unis, des études (McKinsey) démontrent déjà que, quand on met un homme et une femme dans les postes de direction, il y a au moins 1% de croissance supplémentaire.
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

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BRICARD Agnès

Présidente et fondatrice de la Fédération des Femmes Administrateurs Présidente d'honneur du Conseil Supérieur de l'Ordre des Experts-Comptables Expert-comptable, commissaire aux comptes
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