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115 : On dit à des familles de 3 enfants qu'elles vont dormir dehors !

Publiée le 02/03/2015 |
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Face à des demandes de mise à l’abri toujours plus nombreuses, le système d’hébergement d’urgence est complètement saturé.
Au 115 de Seine-Saint-Denis, le nombre d’appels quotidiens a doublé en un an et de plus en plus de personnes ne peuvent plus être mises à l’abri. Pour dénoncer cette situation, les écoutants du service d’urgence se sont mis en grève pendant quelques heures le 12 février dernier.
 
Valérie Puvilland, chargée d’observation sociale et de communication d’Interlogement 93, décrit un système à bout de souffle et des conditions d’hébergement indignes.
 
Quelle est la situation des demandes d’hébergement d’urgence au 115 de Seine-Saint-Denis ?

A titre d’exemple, dans la journée du 2 février dernier, nous avons reçu 18 933 appels provenant de 760 numéros différents. Le taux de réitération était donc extrêmement important et les personnes qui nous appelaient pouvaient attendre jusqu'à deux heures pour nous avoir au téléphone. Nous avons pu décrocher 485 de ces appels. Ce soir-là, 6756 personnes ont été hébergées à l'hôtel et 41 personnes (dont 15 enfants et une femme enceinte) n'ont pas pu bénéficier d'une solution faute de place disponible.

En 2014, nous recevions en moyenne 6800 appels par jour, contre 3400 en 2013 : la demande a donc doublé en un an ! Et en ce qui concerne les personnes hébergées, on gérait environ 500 nuitées hôtelières par jour il y a cinq ans, pour près de 2500 en novembre 2012. Rien que ces derniers mois, on est passés de 6327 nuitées en novembre 2014 à plus de 6700 aujourd'hui. La demande augmente donc de manière incroyable ! La crise explique en partie la situation – on a par exemple beaucoup plus de travailleurs à la rue, ainsi que les mouvements migratoires liés au contexte géopolitique, mais ces facteurs sont très variables.

De plus, on se focalise beaucoup sur les demandes hivernales, mais il faut savoir que le nombre de places d'hébergement d'urgence augmente quand il fait froid. Du coup, on a encore plus de demandes non pourvues en été : en octobre dernier, on a atteint les 300 personnes sans solution d'hébergement, alors qu’en hiver, on est rarement au-dessus de 50 ou 100.

Quelles personnes bénéficient prioritairement d’un hébergement ?

Aujourd'hui, la situation nous oblige à prioriser des choses qui ne devraient jamais l'être : on dit à des personnes de 70 ans et à des familles de trois enfants qu'elles vont dormir dehors ! On donne la priorité aux personnes victimes de violences, aux femmes enceintes, aux enfants… aux dépens des personnes isolées. C’est un paradoxe quand on sait que le 115 a d’abord été créé pour elles. Aujourd'hui, on ne peut presque jamais les aider lorsqu’elles nous appellent. Du coup, une grande partie de cette population ne fait même plus appel à nous, parce qu'elle sait d’avance qu'on n'aura pas de solution, ce qui biaise notre vision de la demande.

D'autres facteurs à prendre en compte sont le DAL (droit au logement) et le DALO (droit au logement opposable) qui permet à des personnes sans hébergement de saisir la justice pour faire valoir ce droit. Mais compte-tenu de nos priorités, il n'est même plus applicable. Au quotidien, on doit choisir entre une personne reconnue prioritaire par la justice ou une femme qui sort de maternité avec un enfant mais qui n'a pas fait la démarche... En 2014 en Seine-Saint-Denis, 3500 et 8300 ménages étaient respectivement reconnus prioritaires DAL et DALO et restaient en attente d’un logement. Les chiffres sont énormes !

Pourquoi le 115 n’est-il plus en mesure de répondre aux demandes de ces personnes ?

Le système du SIAO (Service Intégré d’Accueil et d’Orientation) ne comprend pas que l’hébergement d’urgence (qui est le volet géré par le 115), mais aussi l’insertion. Théoriquement, la mise à l’abri d’une personne est le point de départ d’un parcours d’insertion par le logement : elle est d’abord placée en centre d’hébergement d’urgence ou à l’hôtel, puis hébergée dans le cadre de l’insertion, et enfin relogée en logement individuel en HLM ou dans le privé. Son parcours est censé être fluide. Mais aujourd’hui, le nombre de places d’hébergement d’insertion et de logements sociaux est insuffisant. Les places d’hébergement d’urgence sont donc complètement engorgées par des personnes qu’on ne peut pas faire passer en insertion ; et le même mécanisme se reproduit de l’insertion au logement individuel.

Le SIAO gèrent des demandes d’hébergement en parallèle des orientations directes du 115. Il définit les besoins d’hébergement d’une personne en fonction d’une évaluation sociale et de ses problématiques, puis la place sur une liste d’attente. Aujourd’hui, certaines de ces listes dépassent un an. Or, la situation d’une personne n’est pas figée dans le temps et, si les demandes sont traitées avec des mois de décalage, les réponses ne peuvent pas être adaptées. Souvent, les personnes en situation d’urgence n’ont besoin que d’un coup de pouce à un moment, le temps de rebondir, et le fait de ne pas les aider les enfonce alors qu’elles pourraient s’en sortir facilement.

Par ailleurs, comme les places d’hébergement en centres d’urgence sont toujours remplies, occupées par des personnes attendant d’être placées ailleurs, et trop peu nombreuses; on se retrouve obligés de placer les personnes en situation d’urgence à l’hôtel. C’est une déformation du système : au départ, ce recours devait n’être utilisé qu’à la marge mais, face à l’augmentation de la demande, on a été obligés de faire appel à un dispositif plus flexible.

Comment fonctionnent les mises à l’abri en hôtels ?

En pratique, on a environ 500 places d’hébergement d’urgence sur le département… et 6700 personnes hébergées quotidiennement à l’hôtel. C’est une problématique à part entière, à l’origine de beaucoup de précarité. D’abord, géographiquement, il n’y a pas assez de places dans le département, nous avons donc été obligés d’élargir notre périmètre à toute l’Île-de-France : concrètement, sur les 500 hôtels avec lesquels nous travaillons, seuls 120 sont en Seine-Saint-Denis. Autrement dit, on place parfois une famille deux nuits à l’autre bout de l’Île-de-France, puis elle revient deux nuits en Seine-Saint-Denis, repart deux nuits dans le Val d’Oise… Le Samu Social a publié un rapport sur la mise à l’abri des personnes à l’hôtel (ENFAMS : Enfants et familles sans logement en Île-de-France). Il décrit une instabilité source de problèmes psychologiques et d’une désocialisation plus importante que lorsque les familles sont à la rue. Les enfants font parfois deux heures et demie de transports pour aller à l’école, ils ont des problèmes de malnutrition car les chambres sont rarement équipées d'une cuisine…

L’autre problématique est qu’on est complètement dépendants du privé. Comme il y a beaucoup plus de demandes que d’offres, les hôteliers ont une totale liberté dans leur offre d’hébergement. Bien que le prestataire avec lequel nous travaillons soit censé vérifier la qualité des chambres, de nombreux hôteliers sont peu scrupuleux : on a des problèmes sanitaires, des punaises de lit, des rats… De même, ils sont libres de reprendre leurs places à tout moment. On le sent quand il y a un grand événement, comme par exemple un Salon de l’automobile, avec beaucoup de touristes : les hôteliers préfèrent réserver leurs chambres aux autres clients, qui ont les moyens de payer des prestations supplémentaires.

En 2014, ces nuits d’hôtel ont représenté 180 millions d’euros en Île-de-France, dont 48 millions en Seine-Saint-Denis. Ce budget pourrait être utilisé différemment pour améliorer le système d’hébergement d’urgence.

Quel était le but de la mobilisation du 12 février dernier ?

Notre mouvement de grève a rejoint la Nuit solidaire pour le logement, organisée par le Collectif des Associations Unies. Le but était de dénoncer un système à bout de souffle et dont on ne fait plus que gérer la pénurie. On a choisi de parler de maltraitance, que ce soit pour les mises à l’abri en hôtels ou pour les délais d’attente des demandes d’hébergement.

Dans les mois qui viennent, plusieurs événements auront lieu en Île-de-France et feront énormément fluctuer le nombre de places d’hôtel disponibles. On tire la sonnette d’alarme : il faut de toute urgence trouver de nouvelles solutions d’hébergement d’urgence. Et, en bout de chaîne, il faut que les municipalités acceptent l’installation de centres d’hébergement d’urgence et d’insertion sur leur territoire et respectent leur contingent de logements sociaux pour créer de la fluidité dans le parcours des personnes en demande. En 2014, 83 000 demandes de logements sociaux étaient en attente : ce sont des chiffres qui n’ont plus de sens !
 
Propos recueillis par Marine Périn

Le Vériteur

Photo du Vériteur

115 Seine-Saint-Denis

Le numéro vert national pour les "sans-abri", le 115, permet d'accéder à une permanence d'accueil téléphonique chargée de répondre aux situations d'urgence sociale liée à l'hébergement.
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